Seydina Insa Wade, traces de fond

Publié le Mis à jour le

L’auteur-compositeur sénégalais Seydina Insa Wade, considéré comme le père de la musique folk sénégalaise, décédé le 9 mai 2012 à l’âge de 63 ans, des suites d’une longue maladie, a eu, pendant presque un demi-siècle de carrière, un engagement qui n’a jamais faibli.

Sseydina

Le 1er avril 2012, une soirée de solidarité avait été organisée à la Maison de la Culture Douta Seck, à l’initiative des Frères Guissé, pour venir en aide à Seydina Insa Wade, alors gravement malade. Il y avait là des amis de longue date, des mélomanes avertis, conscients de ce que la musique sénégalaise doit à cet artiste au talent immense, d’une générosité qui faisait de lui un trait d’union entre acteurs culturels de différentes générations.

Au cours de cette soirée balayée par un vent frais, Seydina Insa Wade avait fait montre d’une forte envie de vivre, de surmonter l’épreuve de la maladie qui l’avait affaibli. Au point de se saisir de la guitare et de jouer quelques morceaux de son répertoire, d’abord seul, puis avec Cheikh Tidiane Tall et Idrissa Diop, les deux amis avec qui il avait monté le Xalam I, en 1968. Depuis cette année, marquée à Dakar par une révolte estudiantine et sociale, Wade est devenu le pionnier de la musique folk sénégalaise, une version imposée en langue wolof dans un contexte où il n’était pas bien vu de ne pas chanter en espagnol ou en français.

Tradition spirituelle

Et dire que la pratique de la musique a été pour lui le résultat d’une transgression : dans le quartier populaire de la Médina, à Dakar, où il est né et a grandi, il étudie le Coran, mais, à l’insu de son père imam, il devient, en 1964, contrebassiste d’un groupe du quartier, le ‘’Rio Sextet’’. De sa famille où la religion est un axiome de base, Seydina Insa Wade hérite d’une tradition spirituelle dans laquelle l’artiste qu’il est devenu va s’ancrer.

Parce que porté par sa passion de la musique, il passe outre la désapprobation de son père et fabrique, à l’âge de seize ans (1964), sa première guitare et tient au sein du ‘’Rio Sextet’’ le rôle du contrebassiste. En 1966, c’est un Seydina Insa Wade presque inconnu du grand public qui se révèle en participant, en 1966, au premier Festival mondial des Arts nègres à Dakar. Un rendez-vous culturel au cours duquel il se fait remarquer avec un style à la fois nouveau pour le commun des Sénégalais et controversé, un folk chanté en wolof.

Il devient ensuite le guitariste du  ‘’Negro Star’’, l’orchestre du salsero Pape Seck  (1946-1995), avant d’intégrer le Tropical Jazz de Mady Konaté. Après ‘’Le Sahel’’, où il joue au début des années 1970, Sidi, son surnom pour les intimes, équipé de sa guitare, de sa voix et de ses textes, se produit dans des clubs de la capitale sénégalaise. Avec  ‘’Le Sahel’’, Wade et ses amis ont enregistré l’album Bamba, sur lequel les influences de jazz et de soul, combinées aux percussions traditionnelles sénégalaises posent les bases du mballax.

Affirmation politique

Il enregistre un premier 45 tours, Tablo Ferraye, extrait de la musique du film Xew Xew, de Cheikh Ngaïdo Bâ, dans lequel il est acteur. Accompagné par Idrissa Diop (percussions) et Oumar Sow (guitare, basse, synthétiseur), il s’exprime et fait entendre un folk soutenu par un mballax épuré et s’appuyant sur des chants tirés des rites, contes et musiques populaires. Mais, se sentant quelque peu à l’étroit, il s’en va à Paris, vers le milieu des années 1980. Seydina Insa Wade double son désir d’une affirmation culturelle d’un engagement politique marqué à gauche.

Le musicien dit, dans Afrik, sa douleur après la mort dans des circonstances mystérieuses, dans une prison à Gorée, du jeune opposant de gauche, Oumar Blondin Diop (11 mai 1973), et évoque une révolte de femmes léboues lors de la seconde guerre mondiale.

Dans le documentaire qu’il consacre, en 2003, au retour de Seydina Insa Wade à Dakar, le cinéaste Ousmane William Mbaye choisit justement d’ouvrir le film sur un hommage de l’artiste à…Oumar Diop Blondin, aux tirailleurs de Thiaroye, fusillés par l’armée française alors qu’ils réclamaient leurs pécules, et aux femmes de Ndeer, qui ont préféré s’immoler par le feu plutôt que de subir l’esclavage. Ce film sur le pionnier de la musique folk au Sénégal, un précieux document à revoir, témoigne, au-delà du fait auquel il s’intéresse, le retour au bercail d’un artiste, d’une époque où se mêlaient ardent désir de liberté et de création et affirmation d’une identité. Seydina Insa Wade y apparaît simple, ouvert, sincère, entier.

Poète engagé

Dans sa démarche artistique, le musicien a toujours été guidé par son souci des métissages entre la tradition qu’il porte et les sonorités d’ailleurs. En 1988, à la mort du batteur et leader du Xalam II, Abdoulaye Prosper Niang, pour qui il compose un magnifique hommage, Jambaar, Seydina Insa Wade rejoint le groupe. Il y restera 6 ans. Après cette parenthèse, il a poursuivi, parallèlement à ses expériences au théâtre, sa carrière en duo avec la violoncelliste Hélène Billard, est devenu ensuite  ‘’Wade Quartet’’ en 2009 avec le percussionniste Gillian Mombo et le multi-instrumentiste Solen Imbeaud.

Les textes de Seydina Insa Wade sont enracinés dans la tradition. Ils abordent des thèmes forts, la sécheresse (Bekkoor, l’amitié (Mbokki Mbaar) et porte un regard critique et révolté sur la société sénégalaise et ses travers (l’exploitation des domestiques – Mbindaan, la tartufferie des religieux (Allaaji). Il a aussi composé en 2005 la musique du spectacle Elf la pompe Afrique de Nicolas Lambert, où son chant dénonce les pratiques de la Françafrique. En France, il a participé à des ciné-contes avec Mamadou Diallo (aujourd’hui décédé) ainsi qu’à des spectacles pour enfants avec Hélène Billard.

Discographie solo

1977 – Gorgui
1985 – Yoff
1990 – Hélène et Sidi
1994 – Yawaale
1996 – Libasse
1998 – Mamadou
2004 – Xalima (avec Oumar Sow)
2010 – Reene

Filmographie

1977 : compose la musique de Safrana ou le droit à la parole, de Sidney Sokhona (Mauritanie)
1997 : compose la musique de Dakar Blues, de David Pierre Fila (Sénégal)
2003 : Xalima la plume, documentaire de Ousmane William Mbaye consacré à Seydina Insa Wade. Prix du film documentaire Festival cinéma Africano de Milan en 2004

Théâtre

1998-2007 : coécrit avec Hélène Billard et participe à la pièce L’île où se sont mariées les musiques
2005-2009 : compose la musique et participe à la pièce Elf la pompe Afrique de Nicolas Lambert.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 mai 2016

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Une réflexion au sujet de « Seydina Insa Wade, traces de fond »

    Koddu a dit:
    6 février 2017 à 14 h 19 min

    C’est toujours un régal de venir à ce lieu de rendez vous qu’est legrenierdekibili ; On y apprend, découvre ou redécouvre. L’écriture est simple et agréable. Bravo Quant à Baay Sidi, que la terre lui soit légère ! Aux Frères Guissé, que Dieu les élève pour leur générosité.

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