‘’Afrique du Nord’’-‘’Afrique noire’’ : fracture psychologique mortifère !

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Les faits, d’abord. Extrait d’une interview à la page 6 du quotidien dakarois EnQuête de ce mercredi 20 avril 2016, du directeur des Journées musicales de Carthage (JMC), Hamdi Makhlouf, répondant à une question de la journaliste Bigué Bob, sur le fait que le grand prix des JMC, pour ses deux premières éditions (2014 et 2016), ont été remportés par des artistes de Côte d’Ivoire et du Sénégal. « Pensez-vous que cela est synonyme d’un manque de créativité des artistes tunisiens ? » demande-t-elle.

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Réponse de Hamdi Makhlouf : « Je pense que les Africains sont très forts. C’est simple. Moi, je pense que quand on réunit un jury constitué de membres intègres, honnêtes et qui jugent de la création dans un instant T, c’est très important. Quand on le mérite, on le mérite. Il y a un problème de créativité en Tunisie. On l’a soulevé pas mal de fois. On a communiqué dans les médias et je pense que l’histoire est en train d’être refaite. Parce que vous vous rappelez des JCC (Journées cinématographiques de Carthage), les deux premières ou trois premières éditions, c’étaient que des Africains qui remportaient les plus grands prix. Les hommes et femmes de cinéma ont commencé à se poser des questions (…) Les Tunisiens maintenant commencent à prendre conscience de cette question, ils commencent à comprendre qu’il est temps réellement de changer les mentalités, de sortir du conservatisme et de commencer à créer réellement ».

Il est clair ( ?) dans la tête de cet artiste, comme dans celle de beaucoup de Marocains, Libyens, Algériens, Tunisiens ou Egyptiens, que la Tunisie et les Tunisiens n’ont rien d’africain. Que ce pays serait un ‘’îlot arabe’’ sur la carte du continent. Rien de plus faux ! Le penser et le soutenir relève soit de l’ignorance ou d’une falsification entretenue de l’Histoire. C’est le spectre de la fameuse équation ‘’Africain = Noir’’.

Il m’arrive de régulièrement m’inquiéter et de dénoncer les effets nocifs et nauséabonds de la fracture psychologique qui, ajoutée à la ‘’fracture’’ physique que constitue l’immense Sahara, a créé dans les mentalités, surtout en Afrique dite du Nord. Une situation, qui a ses causes profondément enracinées dans l’histoire des rapports entre populations du même continent, et qui explique, en très grande partie, le racisme primaire dont les Noirs sont quotidiennement l’objet en Algérie, en Tunisie, en Libye – depuis l’assassinat de Kadhafi –  et au Maroc. L’actualité nous en donne régulièrement l’occasion de le constater. Les dernières images en date sont venues d’Algérie au mois de mars dernier, où tout un groupe de réfugiés économiques a été violenté et pris pour responsables des actes d’un des leurs.

Ayant effectué de nombreux séjours dans ces pays, j’ai vu l’atmosphère de rejet et d’hostilité dans le discours. Des échanges avec des Noirs – des autochtones compris – y vivant ou en transit, permettent de constater l’énorme fossé créé et les barrières tracées entre communautés, avec comme effets des propos et remarques déplacés, des insultes, des actes de violence, des d’assassinats ciblés…

C’est comme s’il n’y avait rien à faire, les habitudes étant très tenaces et les faits têtus. Dans le discours d’abord, y compris parmi des représentants de ‘’l’élite’’ intellectuelle et artistique. Et en lisant la longue interview du directeur des Journées musicales de Carthage, je me suis encore désolé que les intellectuels des deux ‘’bords’’, les artistes, les acteurs de la société et des médias – qui ont ici matière à réflexion – ne prennent pas en charge ce très sérieux sujet. Affronter cette question créerait les conditions et ingrédients d’un dialogue, à travers l’éducation et l’information des plus ignorants d’entre nous. Et cela contribuerait énormément à faire bouger les lignes. Pour apaiser les conflits verbaux et physiques et dissiper les malentendus et incompréhensions, il faut d’abord avoir le courage de nommer les faits.

Ces cinq dernières années ont vu le Maroc, sous l’impulsion remarquée de son roi, Mohammed VI, organiser une véritable ‘’offensive’’ de ses entreprises dans des pays d’Afrique au sud du Sahara. Au nom de la ‘’politique africaine’’ du royaume. La compagnie aérienne Royal Air Maroc est le transporteur officiel, pour trois éditions, de la Biennale de l’art africain contemporain, Dak’Art, (2014, 2016 et 2018), du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, FESPACO (2015, 2017 et 2019), et du Marché des arts du spectacle africain, MASA (2014, 2016, 2018).

Cette dimension économique de la vision des relations interafricaines s’est doublée de l’organisation, au profit d’imams, de formation à… l’imamat. Mais il faut bien plus pour ancrer dans les mentalités la conviction que le destin du Maroc est lié à celui des autres pays : il faut qu’au-delà des fulgurances de la finance, l’Homme et le respect des valeurs essentielles qu’il porte soit au cœur du dialogue. Dans les deux sens.

Le directeur des Journées musicales de Carthage, Hamdi Makhlouf, estime que « les Tunisiens maintenant commencent à prendre conscience de cette question (la créativité), ils commencent à comprendre qu’il est temps réellement de changer les mentalités ». Une autre chose qui doit changer dans les mentalités, là-bas, c’est la reconsidération de la part africaine de leur identité multiple. Tout le monde y gagnerait.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 20 avril 2016

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