Felwine Sarr met en perspective la pensée économique de Cheikh Anta Diop

Publié le Mis à jour le

Le deuxième acte des activités de commémoration des trente ans de la disparition de Cheikh Anta Diop (1923-1986), a été posé le samedi 6 février 2016, dans le cadre d’une édition spéciale des « Samedis de l’économie » organisée par ARCADE et la Fondation Rosa Luxembourg. Il y a été question de la pensée économique de Cheikh Anta Diop. A cette occasion, l’économiste Felwine Sarr a estimé que le travail de l’historien et homme politique sénégalais dans ce domaine doit être prolongé et enrichi par la prise en compte de l’intelligence, de l’innovation technologique, du capital humain, aujourd’hui intégrés dans la pensée économique et de la pensée d’une production de richesses.

« Bien que visionnaire, Cheikh Anta Diop reste l’homme de son temps et pense à partir des référents de son époque et à partir de la vision économique de l’époque qui consistait à dire que la production de valeur ajoutée et de richesses devait se fonder sur des ressources, du capital, du travail et très peu sur du capital immatériel », a notamment dit Sarr, qui a animé le panel avec un autre économiste, Makhtar Diouf. ‘’L’énergie et la voie africaine du développement’’ était le thème de son intervention.

« Fonder la production de richesses sur de l’immatériel »

« L’autre réserve (sur la pensée économique de Cheikh Anta Diop), sur laquelle je suis indulgent : l’intelligence, l’innovation technologique, le capital humain. Depuis quelques années, il y a un mouvement théorique qui a renouvelé les analyses et qui a mis ce facteur au cœur de la pensée économique et de la pensée d’une production de richesses. On remarque de plus en plus qu’on pourrait faire l’économie d’un certain type de ressources et fonder la production de richesses sur de l’immatériel. C’est l’une des rares réserves que j’ai eue en termes critiques sur sa vision économique », a-t-il affirmé.

Cheikh Anta Diop, a « une réflexion sur l’importance de la science, mais il n’a pas une réflexion sur le capital humain en termes de facteur générateur de croissance économique. On sent que c’est un scientifique dur et il a une vision de l’industrialisation qui doit être fondée sur le capital, le travail et sur les ressources qui existent ».

Selon Felwine Sarr, la vision immatérielle de la production de la richesse est actuellement l’un des chantiers de réflexion de l’économie depuis qu’on s’est rendu compte que le capital humain contribuait plus que les facteurs traditionnels de la production de richesses. « Il y a toute une réflexion sur comment créer de la richesse en dehors des ressources matérielles, de la terre, du capital, des mines… Cette réflexion est absente (chez Cheikh Anta Diop) ».

Huit zones naturelles à vocation industrielle 

Felwine Sarr a, dans une première partie de sa communication, restitué « l’essentiel de la pensée de Cheikh Anta Diop », celle qui est développée dans Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire (Présence Africaine, 1960) avant de la mettre en perspective avec les enjeux économiques actuels du continent africain et de l’interroger de manière critique. « Le point de départ de Cheikh Anta Diop, comme généralement dans tous ses travaux, c’est l’unité géographique, linguistique, psychique et la continuité historique du continent, a-t-il expliqué. Il ancre sa réflexion dans cet espace. Pour Cheikh Anta Diop, la restauration d’une conscience historique est un préalable à toute entreprise d’envergure. »

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Exposant les grandes lignes de l’ouvrage Les fondements…, Sarr a rappelé que Cheikh Anta y dégage huit zones naturelles qui ont une vocation industrielle : le bassin du Zaïre, « la première région industrielle du continent, qui peut fournir de l’électricité à toutes les branches industrielles du continent », le golfe du Bénin (Nigéria-Togo-Bénin), « le lieu d’une industrie électrochimique et électromagnétique »,  »Ghana-Côte d’Ivoire », « grande zone agro-alimentaire », la zone ‘’Guinée-Sierra Leone-Liberia’’ (industrie métallurgique), ‘’Sénégal-Mali-Niger’’ (pauvre en énergie, mais possibilité de prospection, industrie textile, oléagineux, élevage…), le Soudan nilotique (construction de barrages, réserves d’uranium, culture de coton), le bassin du Zambèze, l’Afrique du Sud.

Pour Felwine Sarr, Cheikh Anta Diop « dessine (dans cet ouvrage publié en 1960), « une vision de l’industrialisation et a vision de l’intégration verticale, identifie les différents foyers de ressources et réponde aux besoins des pays africains », soulignant qu’il a « le souci de la démographie, c’est-à-dire une urgence de repeupler le continent ». L’anthropologue a une réflexion qui va au-delà du recensement technique des ressources et des énergies, a poursuivi Sarr, précisant : « Cheikh Anta Diop affirme clairement qu’il est nécessaire qu’il y ait une nouvelle politique économique africaine et qu’il y a une nécessité pour les Etats africains d’avoir un plan d’industrialisation.  Il y a une nécessité qu’ils réfléchissent et pensent la structure de leur insertion dans le commerce international et de leurs échanges ».

Défi démographique

Après cette première partie de son exposé, consacrée à un résumé de la stratégie élaborée par Cheikh Anta Diop, Felwine Sarr a tenté une articulation de ces réflexions aux défis qui sont ceux des Africains aujourd’hui. A ce propos, il a dit que « l’un des défis pour le continent africain est le défi démographique ». En 2035, a-t-il indiqué, « l’Afrique constituera 25% de la population mondiale et va rattraper son retard causé par la Traite négrière », ajoutant : « Le repeuplement est déjà fait. C’est à partir de 1950 que le continent a décuplé sa population et que la révolution a eu lieu. Mais le plus important, c’est qu’en 2035, le plus grand nombre d’individus âgés de 15 à 45 ans se trouvera sur le continent africain. Ça veut dire que les équilibres démographiques, économiques, politiques et sociaux du monde seront infléchis par cette force motrice et que les enjeux en termes d’éducation et de capital humain sont fondamentaux. Donc, on est dans cette vision du repeuplement et du dividende démographique à retrouver, qui a été une vision de Cheikh Anta Diop dans les années 1950 ».

Les ressources naturelles et la vision d’une économie autonome

« Le continent dispose actuellement d’un quart des terres émergées, des terres arables qui ne sont pas utilisées ; du tiers des ressources naturelles du monde. Ce qu’il faut souligner, c’est que les neuf dixièmes de ces ressources ne sont pas encore exploitées. Ça veut dire que le potentiel est immense », a poursuivi Sarr dans sa mise en perspective de la pensée de Cheikh Anta Diop. Au regard de cette situation-là, a-t-il dit, « la vision prospective sur la manière d’exploiter ces ressources, la manière de les distribuer et la manière de les articuler dans une perspective continentale garde sa pertinence aujourd’hui, puisque ces ressources sont encore là. On a un avantage stratégique en termes de ressources disponibles et on a retrouvé l’avantage démographique ».  

Il y a dans les idées dégagées par Cheikh Anta Diop « la vision d’une économie autonome, qui use de ses ressources au profit de ses populations, et évite, dans l’échange international, d’être celle qui est victime de structures inégalitaires ou celle qui profite le moins de ses ressources », a fait remarquer Felwine Sarr, estimant que « l’un des problèmes de nos économies, c’est que pour celles qui sont actuellement en croissance, on a une croissance qui est tirée par les industries extractives, les services et les mines. »

Un autre problème, a-t-il relevé, c’est que sont essentiellement « des économies d’enclave au cœur desquelles on exploite un certain nombre de richesses et que ce sont des économies très peu intégrées verticalement ». « Les autres secteurs de l’économie ne profitent pas de la croissance dans ce secteur-là (secteur des matières premières, des ressources et des énergies…). Là aussi, une stratégie consisterait à avoir une vision sur ce que l’on échange, comment on l’échange et quel usage on fait des ressources, dans quel but, lié à quelles finalités ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 février 2016

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2 réflexions au sujet de « Felwine Sarr met en perspective la pensée économique de Cheikh Anta Diop »

    […] Source : Felwine Sarr met en perspective la pensée économique de Cheikh Anta Diop […]

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    Mamadou Ndiaye a dit:
    3 août 2016 à 19 h 50 min

    C’est très important, ce travail de M. Sarr sur la pensée du Pr CAD. Il importe d’aller au delà d’une simple commémoration annuelle mais faire des émules, susciter des vocations auprès de la jeunesse des acteurs-opérateurs culturels et décideurs.

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