Commémoration des trente ans de la disparition de Cheikh Anta Diop : c’est parti !

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La première journée des activités commémorant le trentième anniversaire de la disparition de l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986) s’est achevée jeudi soir par un très beau concert, animé dans le grand amphithéâtre de l’UCAD 2. A l’initiative des Frères Guissé, des musiciens ont servi au public des notes, des mélodies et des mots rendant hommage à celui qui a « élaboré l’historiographie africaine moderne contemporaine », selon le mot du Théophile Obenga. El Hadji Ndiaye, Souleymane Faye, Shula Ndiaye, Vieux Mac Faye, Ablaye Cissoko, Djiby Guissé se sont succédé sur la scène avant de clôturer les deux heures de concert par une jam session. La commémoration des trente ans de la disparition de Cheikh Anta avait démarré de fort belle manière dans la même salle par une leçon inaugurale de l’égyptologue Babacar Sall sur l’homme et l’œuvre, une intervention de Théophile Obenga, la distribution d’un livret sur l’homme et l’œuvre, présenté par Cheikh Mbacké Diop. Le tout dans une tonalité empreinte de pédagogie.

 

CHEIKH_ANTA_DIOP

Dans sa communication, l’égyptologue Babacar Sall, a retracé le cheminement de la pensée de Cheikh Anta Diop. Il s’est, dans un premier temps, adressé aux nombreux collégiens et lycéens qui étaient parmi les 2000 personnes ayant fait le déplacement, sous forme de question : « savez-vous pourquoi, chers élèves, Cheikh Anta Diop est célèbre ? » Il s’est empressé d’y répondre en disant que si Cheikh Anta Diop est si célèbre dans le monde, « c’est parce qu’il a montré que l’essentiel de ce que l’Europe a écrit sur l’Afrique et les Noirs est faux ».

Enraciner l’égyptologie) en Afrique noire

 « L’Europe a écrit que les noirs n’ont créé aucune civilisation, qu’ils n’ont créé aucun outil, aucun instrument de transformation (…), que les Noirs n’apparaissent dans l’histoire qu’à partir du 13ème siècle avant Jésus-Christ, que la civilisation de l’Egypte des Pharaons a été créée par des Européens venus d’Asie et d’Europe, que les noirs sont intellectuellement inférieurs aux autres races, que partout et en tous temps les noirs apparaissent comme des subordonnés, que c’est par la colonisation que les noirs ont commencé à se civiliser. Cheikh Anta Diop a battu en brèche toutes ces affirmations », a poursuivi le Pr Sall, estimant que « seul l’enracinement d’une pareille discipline scientifique (l’Egyptologie) en Afrique noire amènera à saisir, un jour, la nouveauté et la richesse de la conscience culturelle que nous voulons susciter… ».

« La régression de l’Afrique est résultat des multiples agressions qu’elle a subies »

Il a ajouté : « Cheikh Anta Diop ne s’est pas contenté de l’écrire, il a démontré sur des bases scientifiques que les Noirs ont créé les plus anciennes civilisations historiquement attestées de l’humanité, à savoir l’Egypte, Koush et Axoum, que la civilisation grecque a emprunté l’essentiel des éléments de sa culture aux Noirs et à l’Egypte ».  Babacar Sall a souligné que « la régression de l’Afrique est le résultat des multiples agressions qu’elle a subies (traite négrière et colonisation, notamment)», reprenant le constat de Cheikh Anta Diop qui, a-t-il rappelé, appelait « les Noirs à renouer avec la science et la technologie pour leurs pays, le continent ». Invitant ses collègues chercheurs et enseignants à « consolider les arguments de Cheikh Anta Diop en fondant leurs propres appareils sur les perspectives épistémologiques », il a lancé : « A chaque individu d’écrire l’histoire de sa classe sociale, de son appartenance ethnique, de son pays et de sa Nation. Personne ne viendra le faire à votre place ou s’il arrive, le résultat risque de ne pas plaire ».

« On parle des millions de morts causés par la Traite négrière, mais combien d’éléments culturels, scientifiques, techniques ont disparu dans les villages brûlés d’Afrique ? Cela on ne le saura jamais. L’Europe a voulu exclure l’Afrique du devenir de l’humanité », a poursuivi le conférencier, soulignant qu’en faisant des études de philosophie, de physique-chimie, « Cheikh Anta Diop est allé aux fondamentaux du discours scientifique et s’est armé de sciences jusqu’aux dents».

Cheikh Anta Diop : « Il faut des arguments à bout portant »

Théophile Obenga a pour sa part dressé un portrait de Cheikh Anta Diop, ‘’créateur de concepts’’. Citant le philosophe allemand Emmanuel Kant, il a dit qu’il faut faire la distinction entre le talent et le génie. « Le talent découvre ce qui est déjà là, le génie invente l’inconnu, a-t-il relevé. Je persiste et je ne démords pas, mais je crois que dans le cas de Cheikh Anta Diop, on a affaire à un génie. C’est ma conviction. Non seulement un génie, mais – et c’est ça qui ennuie les autres – c’est qu’il a une intuition extraordinaire. Quand on a un problème, il a déjà la solution. Mais ce qui compte en Occident, il faut trouver le processus de la solution, la méthode. Lui, il dit que c’est comme ça. Les autres disent : ‘’oui, on veut ben, mais comment tu es arrivé à ça ? » (…)

« Je crois que, dans sa jeunesse, il (Cheikh Anta Diop) avait pratiqué la boxe comme sport. Parce que quand on discutait, il me disait parfois : il faut des arguments à bout portant, a-t-il dit, déclenchant des applaudissements et des rires dans l’amphithéâtre. Il a ajouté : « Pour Kant, le génie se remarque par la création des concepts, parce que ce sont les concepts qui peuvent nous mettre en connexion avec le reste de l’Humanité. Nous vivons dans un monde de concepts. Le monde humain, la civilisation, c’est les concepts. Cheikh Anta Diop, à mon avis, et c’est vérifiable, est l’Africain contemporain qui a créé plus de concepts. Ces concepts, parfois, sont devenus si communs qu’on ne s’en rend même pas compte ».

« Conscience historique »

Selon lui, Cheikh Anta Diop a insisté sur le concept ‘’Histoire’’, « c’est-à-dire un passé conscientisé, un présent conscientisé et un avenir projeté avec conscience ». « C’est ça l’Histoire. L’Histoire n’est pas seulement le passé, c’est le lien entre le passé, le présent et le futur. On ne peut pas avoir l’Histoire sans se projeter dans l’avenir. Cheikh Anta Diop a parlé de la conscience historique (…) Il dit qu’il y a des lambeaux, mais on peut reconstituer la conscience historique africaine. C’est fondamental. S’il n’y a pas de conscience historique pour un peuple, pour une nation, on vit comment ? On ne peut rien faire, on est éparpillés, il n’y a pas de ciment, pas de lien entre les individus, entre les projets communs, s’il n’y a pas de conscience historique. C’est-à-dire assumer ensemble l’Histoire, assumer ensemble les combats. C’est  Cheikh Anta Diop qui a créé ça. Et même les nations. On était habitués à ‘tribus’. Mais en 1954, il écrit ‘’Nations nègres et culture’’. Il donne le concept de nation dans un contexte où on n’entendait que ‘’colonies’, ‘’tribus’’, ‘’ethnies’’. Nation, c’est-à–dire qu’on est nés ensemble sur un territoire. Il y a une solidarité nationale, une communauté nationale. Le premier à formuler ça, à l’écrire, chez les Africains, c’est Cheikh Anta Diop ».

Afrique noire précoloniale

De la même manière, a poursuivi Théophile Obenga, « nous avions ‘’L’Afrique coloniale’’, ‘’l’Afrique postcoloniale’’ ou ‘’l’Afrique indépendante’’. Cheikh Anta Diop a été le premier à créer le concept de ‘’l’Afrique noire précoloniale’’, c’est-à-dire qu’avant la colonisation, il y avait une Afrique que nous ne connaissons pas et que nous devons connaître. Et c’est ça la vraie Afrique, qui a des traditions, des coutumes, un droit, de la science, de la philosophie, une expérience universelle, etc. Si vous n’avez que la conscience coloniale, même si vous êtes libres, libérés, vous êtes dans la continuation de la colonie. Si bien qu’on dit ‘’littérature africaine postcoloniale’’. Mais vous ne vous en sortirez jamais de la colonie ». « Il faut se détacher justement de la colonie. C’est cette Afrique (précoloniale) qui est importante, qui s’oppose à l’autre Afrique qui a subi l’Histoire. Il faut maintenant faire l’Afrique sans subir l’Histoire. Le ‘’précolonial’’ explique la colonie, ça l’élimine même, dialectiquement. C’est un moment qu’il faut dépasser dialectiquement. Mais si on n’a pas un moment pour dépasser la colonie, on reste dans la coopération, les conseillers, les budgets qu’on fait avec eux…ça n’avance pas, parce qu’on est toujours une colonie dirigée maintenant par des autochtones. Ce concept indique la rupture, le refus de la colonisation. Tu ne peux pas gagner ton indépendance sans couper le cordon ombilical… »

Nécessité conceptuelle

« Il faut revenir expliquer ces concepts, c’est-à-dire que tu existais avant que tu ne sois colonisé, et que la colonisation n’est qu’un moment qui est appelé à être transcendé, dépassé. C’est un moment qu’il faut vaincre. Ce n’est pas une fatalité. Ce ne sont pas des concepts vains, c’est des mots qui contiennent une idéologie, une philosophie, de l’action. Voilà pourquoi, à la place, d’autres créent des concepts : ‘’pays sous-développés’’, ‘’pays en voie de développement’’, ‘’pays en voie d’émergence’’…Nous, on boit les concepts des autres, on mange ça comme du pain béni. Il y a une faiblesse conceptuelle, une faiblesse intellectuelle. On nous dit ‘’Programme d’ajustement structurel, mais qu’est-ce que ça veut dire ? L’Afrique avale trop les concepts fabriqués par de jeunes gens de 35 ans, 40 ans…Tu ne peux pas t’émanciper avec les concepts des autres, parce que ce sont des concepts qui paralysent totalement. Ces concepts ne sont pas faits pour nous éveiller. Le ‘’tiers-monde’’ : tout le monde fait des thèses sur le ‘’tiers-monde’’. Mais qui a dit que nous sommes le ‘’tiers-monde’’, voyons ? Dès qu’on nous le dit, ça nous affaiblit, ça nous abat, on panique. Voilà pourquoi, Cheikh Anta Diop, chaque fois, inventait ses propres mots, ses propres concepts. Ce n’est pas par arrogance ou pour faire la mode, mais c’était une nécessité intellectuelle, une nécessité conceptuelle. C’est la marque du génie. Le génie n’obéit pas à des concepts qu’il ne maîtrise pas.

Unité culturelle

Au début, on parlait des Dogons, des Bambaras, des Wolofs, des Bantous, etc., a rappelé Théophile Obenga, soulignant que « Cheikh Anta Diop est le seul Africain à parler d’unité culturelle de l’Afrique noire. Il faut être conscient que nous avons l’unité culturelle ». « On a les conseils des aînés, le respect de la femme, la solidarité, l’hospitalité, les ancêtres, les morts, à peu près les mêmes coutumes, etc. On n’enseigne même plus ça. Comment allez-vous faire le panafricanisme sans ce sentiment que nous sommes en fait un, que nous sommes un seul grand pays ?», s’est-il demandé.

Antériorité

« Ce n’est pas parce que la chronologie le dit qu’il y a une antériorité. Ce mot résout le problème de l’Histoire universelle. Qui est le premier initiateur de cette histoire ? Comment l’exclure, donc ? Quel est cet arbitraire philosophique, historique, pour exclure celui qui a initié tous les éléments, ici sur terre ? Ce concept démolit le principe spirituel d’Hegel…Cheikh Anta Diop ne réintègre pas l’Afrique dans l’Histoire par idéologie. Il crée un concept d’histoire, c’est l’antériorité pour régler le problème à l’échelle internationale, universelle (…) Ça touche un point d’historiographie, c’est-à-dire la philosophie qui permet d’écrire l’Histoire (…) Cheikh Anta Diop a élaboré l’historiographie africaine moderne contemporaine. Il a fait la philosophie de l’Histoire africaine. Il a montré comment écrire cette histoire africaine en tant qu’histoire de l’humanité. Il fallait trouver d’autres concepts, il ne fallait pas bâtir l’Histoire de l’Afrique dans les vieux concepts, l’ethnologie, ethnographie, etc.  

« L’Etat fédéral, seule issue »

«  Aujourd’hui tout le monde constate que le monde vit dans une barbarie effroyable : les massacres sont répandus, la corruption est répandue partout, on ne sait pas où aller. Il n’y a plus de valeurs, plus de direction. L’humanité est complètement déréglée. L’argent devient cher, il y a la pauvreté, sans compter les maladies, les virus. Le monde a développé une barbarie, une haine, une séparation…Si l’Afrique lisait bien la géopolitique, la géostratégie, on perdrait moins de temps en faisant ce qu’on est en train de faire. Il y a une urgence absolue à faire l’Etat fédéral, et c’est la seule issue. »

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 5 février 2016

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