Boubacar Boris Diop relève la primauté de la dimension politique de Cheikh Anta Diop

Publié le Mis à jour le

L’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop estime qu’au-delà de l’aspect scientifique de l’œuvre de Cheikh Anta Diop (1923-1986), il y en a deux autres qui sont « infiniment plus importants », à savoir l’importance qu’il a accordée aux langues nationales et la dimension politique de l’homme.

CHEIKH_ANTA_DIOP

« De tous les dirigeants ou intellectuels de sa génération (Kwame Nkrumah, Léopold Sédar Senghor, etc.), Cheikh Anta Diop est le seul à avoir compris à quel point la dimension linguistique était essentielle », indique Boris Diop, qui se veut « respectueux » du travail de Cheikh Anta Diop dans le domaine des sciences et moins polémique sur le sujet. Il relève que l’œuvre de Cheikh Anta Diop sur l’origine des civilisations, la radiologie « est un travail scientifique et, en tant que tel, il est exposé à l’erreur, à l’inexactitude voire à la fausseté ».

Cheikh Anta Diop, restaurateur d’une conscience historique africaine, est mort le 7 février 1986. Il a travaillé sur l’historicité des sociétés africaines, l’antériorité de l’Afrique et l’africanité de l’Egypte, etc. Cheikh Anta Diop a notamment publié Nations nègres et culture (1954), L’Unité culturelle de l’Afrique (1960), Etude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique de l’antiquité à la formation des Etats modernes (1959), Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique (1967), Civilisations ou barbarie (1981), entre autres.

« On n’a jamais pu le corrompre par les honneurs»

Boubacar Boris Diop dit qu’aujourd’hui, quand il y réfléchit, il se dit que « quelques décennies de marxisme (nous) ont davantage enracinés dans la culture occidentale que des siècles de colonisation ». « Avec le projet colonial, on a eu une autre forme d’universalisme qui nous embarquait tous dans le wagon occidental, un peu comme une certaine lecture de la globalisation. Cheikh Anta a compris cela. Son travail sur les langues nationales et cette idée que sans elles une identité tourne à vide, c’est précieux », a insisté Boris Diop.

Faisant le lien avec son premier roman en wolof Doomi Golo (Editions Papyrus Afrque, 2003), où il parle de manière explicite de Cheikh Anta Diop, Boris Diop souligne : « Je n’ai jamais contesté l’importance et l’utilité d’écrire dans ma langue. Seulement, je pensais que je ne pouvais pas ». « J’aurais voulu qu’il (Cheikh Anta Diop) soit là pour lire Doomi Golo. Si tu parles avec ceux qui travaillent dans le domaine des langues nationales, Cheikh Anta fait l’unanimité ».

Le deuxième aspect pour lequel « nous devons être redevables, reconnaissants à Cheikh Anta Diop, c’est la dimension du politique chez lui », poursuit l’écrivain, ajoutant : « C’est quelqu’un qui a vécu très modestement. Il n’a jamais été obnubilé par l’argent. On n’a jamais pu le corrompre par l’argent. On n’a jamais pu le corrompre par les honneurs. Et il est mort dans la pauvreté ».

« Cela, il faut le dire aux jeunes parce qu’on vit une période où les gens pensent qu’il n’y a que les valeurs matérielles qui comptent. Il y a donc chez Cheikh Anta Diop une certaine figure du politique », selon Boris Diop rappelant que le chercheur a été amené à « négocier » des « virages » sur le terrain politique.

« A chaque virage, on lui rappelait la lutte des classes. Probablement, il n’y croyait pas. Mais toute la jeunesse africaine était dans cette mouvance-là et pour rester collé à cette jeunesse, il lui fallait faire des compromis. Mais au fond, pour lui, le volet culturel était plus fondamental », explique Diop.

Cheikh Anta Diop avait choisi l’histoire, insiste l’écrivain. « Il y a ceux qui sont dans la politique pour un positionnement dans l’histoire et ceux qui sont dans la politique parce que leur horizon est beaucoup plus proche. Cheikh Anta était dans un horizon plus lointain ».

Pensée subversive

« Il y a des gens qui disent qu’il n’aurait pas dû faire de la politique. Pour eux, Cheikh Anta aurait dû se contenter de faire des recherches », rappelle Boris Diop estimant que s’il avait fait cela, « peut-être que nous ne serions pas en train de parler de lui. C’est ça le problème, parce que ses recherches scientifiques le conduisaient sur le terrain politique. Pour que sa pensée qui était subversive puisse se diffuser, il fallait s’investir en politique ».

« Il s’est dit : (dans le long) terme, j’aurai quelque chose. Je crois que cette démarche a été payante parce que ce que les Sénégalais ne savent pas, c’est que, quand on va en Afrique centrale par exemple, Cheikh Anta Diop est considéré par les jeunes comme une espèce de Dieu. Je ne pense pas qu’il y ait un autre intellectuel sénégalais qui ait atteint une telle aura dans le reste du monde ».

Répondant à une question sur les rapports qu’il entretenait avec le chercheur, Boubacar Boris Diop a dit que la relation « avait un caractère quelque peu personnel ». « Cheikh Anta venait chez moi à la Médina (quartier populaire de Dakar). Il connaissait bien ma famille et, franchement, la relation avait un caractère quelque peu personnel. Je me suis abreuvé à sa source. J’ai été amené à essayer de le comprendre », raconte l’écrivain.

Boris Diop a rappelé que sa dernière rencontre avec Cheikh Anta Diop remontait à la veille de sa mort survenue le 7 février 1986 : « J’étais dans son bureau à l’IFAN — Institut fondamental d’Afrique noire –, la veille de sa mort. C’est quelqu’un que j’aimais aller écouter. » 

Boubacar Boris Diop a milité pendant quelques temps au Rassemblement national démocratique (RND), parti créé en 1976 par Cheikh Anta Diop.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 14 décembre 2015

(Entretien réalisé le 7 février 2005, à l’occasion du 19-ème anniversaire de la disparition de Cheikh Anta Diop)

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Une réflexion au sujet de « Boubacar Boris Diop relève la primauté de la dimension politique de Cheikh Anta Diop »

    Ndèye Codou a dit:
    21 décembre 2015 à 13 h 56 min

    Boubacar Boris et Cheikh Anta Diop sont deux grands hommes, deux grands intellectuels qui croient en une Afrique forte, unie, débarrassée de complexes et d’humiliations…Travailler nos langues et dans nos langues est fondamental.

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