Samba Félix Ndiaye : « Dites simplement la vérité »

Publié le Mis à jour le

Le réalisateur, scénariste et producteur sénégalais Samba Félix Ndiaye, décédé le 6 novembre 2009 à l’âge de 64 ans, a laissé une œuvre d’une grande richesse et d’une exceptionnelle profondeur, exclusivement constituée de films documentaires, dont chacun constituait pour lui un moyen de témoigner sur les résistances de l’homme et de donner sa vision du monde. 

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Dans le champ du documentaire autant que celui plus global du cinéma africain, l’œuvre de Samba Félix Ndiaye est d’une singularité qui s’est construite à partir du cinéma documentaire européen en Afrique et des premiers documentaires africains. Se considérant, en même temps que d’autres artistes, comme un « privilégié », Ndiaye avait la conviction profonde que le cinéma est un art qui permet de « faire voir le Sénégal d’aujourd’hui, l’Afrique et la place de ce continent dans le monde ».

« C’est à partir de nous, de ce que nous sommes, de ce que nous savons, que nous pouvons témoigner du monde. Moi le cinéma que je fais c’est ça », disait-il en décembre 2008, dans une Leçon de Cinéma, lors de la première édition du Festival du Film de Dakar (FIFDAK) dont il était le parrain. Il ajoutait : « Même si ça a l’air d’être contre, même si ça a l’air d’empêcher de tourner en rond, je ne dis que ce que je sais et ce que je crois et ce que je vois en l’humain. Mes amis sont en Papouasie, en Australie. Ce sont des gens qui font un cinéma qui me parle ».

« Enfants terribles » et « grands frères »

L’œuvre de Samba Félix Ndiaye émerge dans le contexte de l’avènement d’un cinéma documentaire africain, présentant des formes nouvelles directement inspirées des cultures africaines. (1) Samba Félix Ndiaye s’est acquitté de cette tâche avec passion, rigueur et générosité, s’attachant à mettre l’accent sur le devoir de mémoire, le respect des cultures et des traditions, les résistances face aux travers d’une certaine modernité.

Né le 6 mars 1945 à Dakar, Samba Félix Ndiaye s’est passionné dès l’adolescence pour le cinéma en fréquentant régulièrement le cinéclub du Centre culturel français de Dakar. Il gardait des souvenirs très précis du tournage à Dakar de Liberté I, film franco-sénégalais réalisé par Yves Ciampi en 1962 et retraçant l’histoire de Dakar à cette époque. Ce fut le premier déclic. Liberté I a été l’une des premières grosses productions tournées en Afrique au Sud du Sahara avec des comédiens noirs.

« J’avais vu des films mais je ne savais pas comment ça se fabriquait. Cette ambiance m’a donné envie », expliquait Samba Félix Ndiaye qui, avec Ben Diogaye Bèye, Moussa Bathily, Djibril Diop Mambéty, Mahama Johnson Traoré, faisait partie de ce groupe des « enfants terribles », venus «bousculer » la génération des « grands frères » à savoir Paulin Soumanou Vieyra, Sembène Ousmane, Momar Thiam, Ababacar Samb Makharam, Georges Caristan, Blaise Senghor, Yves Badara Diagne. (2)

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Il fait partie du groupe de cinéastes, tous nés entre 1942 et 1947, qui animent le Ciné-club du Centre culturel français : « On avait un ami qui s’appelait Michel, qui travaillait au Centre culturel français et qui réparait les films en 16 mm, même les films qu’on ne voyait pas en projection. Quand Michel les restaurait, on venait derrière la visionneuse et on regardait ce qui se passait ».

« Et comme la visionneuse était lente, poursuit le cinéaste, les plans étaient décomposés, on avait commencé à comprendre comment ça se fabriquait. Nous n’avions jamais été à l’école de cinéma et on a commencé à avoir des envies de faire des films. »

Option militante pour le documentaire

Au Ciné-club réservé aux ressortissants français, chacun de ces jeunes sénégalais s’approprie un cinéma très personnel. Samba Félix Ndiaye, lui, se passionne pour le néoréalisme italien. À la faveur des événements de Mai 1968 à Dakar, ces « enfants terribles » investissent le Centre culturel français, « le lieu le plus intéressant » qui était à leur portée et leur permettait de voir des films. Ils se sont alors approprié le Ciné-club et ont commencé à présenter les films qu’ils voulaient avec le regard qu’ils avaient sur le monde.

« Ensuite, il arrive qu’on tombe sur deux merveilles : Borom Sarrett de Sembène Ousmane (1963), Et la neige n’était plus d’Ababacar Samb Makharam (1965). Bien entendu, quand vous êtes jeunes et que vous savez que dans votre pays, il y a des grands frères qui tournaient, ça marque. » Samba Félix Ndiaye et ses amis n’avaient pas fait d’école de cinéma. Convaincu qu’on ne peut pas réinventer l’académie, même si on peut voir des films et avoir l’envie de faire du cinéma, il se décide à aller apprendre les règles élémentaires : le montage, le passage d’un plan à un autre, etc.

Il prend alors le bateau pour Seine-Sur-Mer où se trouvent ses grands-parents. Là, il entend parler de l’Université Paris VIII, qui ressemblait au Centre expérimental de Rome. Lui, le passionné de néoréalisme italien, s’y inscrit. Il y reste sept ans, réalise Perantal (1974), un documentaire sur les massages apportés aux nourrissons, qui le révèle sensible au respect des cultures et des traditions.

À une époque où ce genre n’était pas en vogue, il opte pour le documentaire, « cette partie du cinéma qui restaure le cinéma dans son apathie, dans ses aspects les plus serrés, très studio ». Entre 1974 et 1977, Samba Félix Ndiaye enseigne. Il a eu parmi ses étudiants les Sénégalais Ousmane William Mbaye et Mansour Sora Wade, aujourd’hui reconnus dans le milieu.

« Dire juste ce qui m’empêche de dormir »

Samba Félix Ndiaye avouait dans ses discussions, qu’il a eu deux maîtres qui l’ont marqué : « Le premier, je me suis bagarré avec lui jusqu’avant sa mort, c’est Jean Rouch. Rouch m’a appris énormément de choses en étant contre. Et Jacques Rivette m’a appris des choses en douceur ».

La conception du documentariste sénégalais était claire : « Ce qui m’intéresse dans le cinéma, c’est de pouvoir, dans la situation dans laquelle le monde est, dire juste ce qui m’empêche de dormir, c’est-à-dire les questions qui me trottent dans la tête. Comment va le monde ? Comment va l’humain ? Pas seulement le Sénégal, mais l’Afrique et le monde ».

Dès lors, Samba Félix Ndiaye s’est évertué dans sa démarche à observer pour « témoigner d’une résistance ». Après Perantal, il réalise Geti Tey- La pêche aujourd’hui (1978), sur la pêche artisanale, la série de cinq films intitulée Le Trésor des poubelles (1989), qui évoque avec maîtrise l’art de la récupération.

Il y a dans cette série Aqua (sur les aquariums), Diplomate à la tomate (des valisettes faites à base de boîtes de sauce de tomate), Teug (des ustensiles avec l’aluminium de moteurs), Les Chutes de Ngalam (les rejets de poussière par les bijoutiers), Les Malles (des fûts métalliques transformés en malles). C’est dans le même cadre des résistances africaines et, aussi, de création libre, qu’il faut placer Dakar-Bamako (1992), Amadou Diallo, un peintre sous verre (1992).

En 1994, il réalise Ngor, l’esprit des lieux (présenté au Festival du cinéma africain de Ouagadougou en 1995), un film qui témoigne de la force de la résistance d’un village face aux assauts d’une certaine modernité. Samba Félix Ndiaye s’introduit dans l’intimité des habitants pour montrer les ressorts de cette résistance.

Il a aussi réalisé La Confrérie des Mourides (1976, film inachevé), Pêcheurs de Kayar (1977), La Santé, une aventure peu ordinaire (1986), Cinés d’Afrique (1993), Lettre à l’œil (1993), Un fleuve dans la tête (1998), Lettre à Senghor (1998),  Nataal (2001), Rwanda devoir de mémoire (2003), Questions à la terre natale (2007). Il n’est pas que réalisateur : il a produit ses films ainsi que Dial-Diali, réalisé par Ousmane William Mbaye (1992) avec sa société Almadies Films.  Samba Félix Ndiaye estimait que « la résistance est égale à la force qui est manifeste ». Pour lui, un cinéaste « n’est pas quelqu’un qui attend que les choses lui tombent dessus ».

« Connaître l’histoire du cinéma »

Aux jeunes cinéastes sénégalais qui suivaient sa Leçon de cinéma (FIFDAK, décembre 2008), il disait : « Faire du cinéma c’est un métier. C’est-à-dire que vous vous réveillez, vous vous couchez avec l’idée que c’est votre métier qui doit être l’arme la plus intéressante pour témoigner. Vous ne dites que ce à quoi vous croyez et ce que vous êtes. Personne ne peut vous tuer pour ça ».

Dans un contexte où le documentaire n’était pas en vogue, il avait opté pour ce genre, exprimant avec talent sa vision de ce que doivent être l’histoire, la culture, les arts, les rapports que les hommes peuvent avoir entre eux.

En 2005, à la 19-ème édition du Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco), il rappelait que « la majorité des cinémas du monde sont nés avec le documentaire. Le cinéma africain aussi, avec des gens comme Sembène, l’aîné des anciens, et ça, il ne faut jamais l’oublier. » (3)

Il ajoutait à cette même occasion : « Quand on veut faire du cinéma, il faut d’abord connaître l’histoire du cinéma. C’est ce que je dis aux jeunes du Média Centre de Dakar. Les films nous racontent des histoires, mais les films aussi c’est nous-mêmes. Il faut savoir que quand on a un film à faire, la chose dont vous voulez parler, faut que vous la portiez en vous. Les projets doivent être personnels, personne ne vous a demandé de raconter cette histoire, alors il faut expliquer pourquoi vous la racontez. » (4)

Ce cinéaste, qui avait effectué des études de droit et de sciences économiques à l’Université de Dakar, préférait donc le réel en entrant en amour avec les gens qu’il filme avec leur permission. D’où les relations qui se tissent en dehors des films. Au vu de son œuvre, d’une qualité cinématographique certaine, il a eu raison de se spécialiser dans ce genre qui demande exigence, attention et humilité. Il en est devenu l’un des meilleurs spécialistes à travers le monde, en témoignent les nombreux messages de sympathie, de reconnaissance et de respect, reçus à Dakar, après l’annonce de son décès, le 6 novembre 2009.

Transmission

Au cœur de la démarche artistique de Samba Félix Ndiaye se trouvent un discours sur le réel, une construction héritée de l’éducation que lui a inculquée sa grand-mère, sa « philosophe préférée ».  « Et je me rends compte que plus je vieillis, plus je filme par rapport à ce qu’elle m’a appris quand j’étais tout jeune, expliquait le cinéaste. La manière dont je regarde le monde, la manière dont je parle avec les gens, la manière dont je fais mon cinéma appartiennent en grande partie à ce que ma grand-mère m’avait enseigné tout jeune. » (5)

Pour Samba Félix Ndiaye, le cinéma a été un outil pour dire sa vision du monde. Même s’il considérait que « ce n’est pas le support qui est important mais ce qu’on met dedans, la réflexion qui permet qu’on filme d’une certaine manière », il a réussi, avec talent, sensibilité et générosité, à allier la qualité de la démarche à la profondeur de la réflexion.

Le militant de la culture qu’il fut n’a pas pu réaliser le rêve qui lui était le plus cher, une Ecole de cinéma à Dakar, mais, de là où il se trouve, Samba Félix Ndiaye doit observer avec fierté et attention le parcours et le travail de jeunes cinéastes qu’il couvait et conseillait sans compter. Il lui arrivait même de leur reprocher de ne pas le solliciter.

Les Fabacary Assymby Coly, Angèle Diabang, Hubert Laba Ndao, Abdoul Aziz Cissé, Marie Kâ, Alassane Djago, Gora Seck, Omar Ndiaye, entre autres, ont en permanence, dans un coin de leur esprit, les enseignements du maître qu’était Samba Félix Ndiaye. Dans sa démarche et dans son œuvre, il avait les caractéristiques fondamentales d’un maître : cultivé, exigent, rigoureux, ouvert et généreux.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 6 novembre 2010

========== ===========

(1) Henri-François Imbert, Samba Félix Ndiaye cinéaste documentariste africain, Paris, L’Harmattan, 2007

(2) Samba Félix Ndiaye, « Le temps des grands frères… », Catalogue du festival Cinéma du Réel, Centre national Georges Pompidou, 1996

(3) « Dites simplement la vérité », Une leçon de cinéma de Samba Félix Ndiaye (Fespaco 2005), http://www.africine.org

(4) « Dites simplement la vérité », Une leçon de cinéma de Samba Félix Ndiaye (Fespaco 2005), www .africine.org

(5) Leçon de Cinéma de la première édition du Festival du Film de Dakar (FIFDAK, décembre 2008)

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Une réflexion au sujet de « Samba Félix Ndiaye : « Dites simplement la vérité » »

    Yoro Lidel Niang a dit:
    6 novembre 2016 à 11 h 53 min

    Reposez en paix, maître.

    J'aime

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