Vieux Farka Touré : « Je pense en toute sincérité que nous n’avons pas de dirigeants »

Publié le Mis à jour le

Quelques heures avant son concert du vendredi 30 octobre 2015, à la Place du Souvenir africain, j’ai rencontré le chanteur et guitare malien Vieux Farka Touré, à son hôtel, à Dakar, pour un entretien dans lequel il s’est prononcé sur le caractère « spécial » de Dakar, la situation au Nord-Mali, la mémoire de son père…

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Un concert à Dakar

« Je pense que Dakar n’est pas comme les autres villes. Dakar est l’une des villes les plus accueillantes en matière musicale. Il y a des pays où, quand tu joues, les gens sont assis tranquillement à regarder le spectacle. Ce n’est pas parce que ça ne leur plait pas, mais ils ne sont pas chauds. Ils ne sont pas actifs, au point que tu ne sais pas, en tant qu’artiste, si les gens ont aimé ou pas. Le public de Dakar est un public que j’aime beaucoup. C’est un public de vrais connaisseurs de musique. C’est un concert en collaboration avec les étudiants. En ce moment, je devrais être en repos, parce que je viens de finir une grande tournée, qui s’est achevée le 15 octobre. S’il faut venir jouer ici, c’est un peu compliqué. Mais j’ai accepté parce que c’est une cause qui en vaut la peine. J’étais aux Etats-Unis et dans peu de temps je serai en Suisse et en Angleterre. »

Les tournées et la création artistique

« La musique, c’est comme un médicament. Ça soigne. Tous ceux qui disent qu’ils veulent arrêter reviennent jouer, parce que, quelque part, ils ne peuvent pas s’en passer. Ils ne peuvent pas laisser parce que ça les soigne. La musique te met à l’aise et celui qui la pratique sent qu’il soigne les autres, qu’il leur fait plaisir. C’est très spécial. Le fait de jouer dans les autres pays nourrit ma création artistique. Chaque pays à un public qui vous fait entrer dans un autre univers culturel, musical. L’attitude du public peut donner une inspiration à créer quelque chose de nouveau à partir des sensations que vous avez. Je suis jeune. Il faut faire savoir aux gens que la musique peut changer. On ne doit pas chercher à toujours faire la même chose, pensant qu’en innovant on s’éloigne de la tradition ou des racines. Il faut apporter quelque chose de nouveau pour enrichir ce que nous avons déjà chez nous. Il faut qu’on fasse montre d’une certaine créativité, pour l’avenir même de la musique. Il y a beaucoup de personnes qui ne créent pas du tout. Il faut prendre le temps de créer de nouvelles œuvres. »

Impact des rencontres et échanges avec différents publics

« Chez moi, on joue beaucoup avec la calebasse, la guitare acoustique. Moi, je suis un peu plus rock et jazzy. Je pense que si on amène un peu de jazz ou de rock à nos musiques classiques, ça peut donner quelque chose d’intéressant. Je rends grâce à Dieu, parce que je sens et vois qu’il y a beaucoup de personnes qui aiment ça. On ne peut pas changer carrément les choses, mais ce sont les petites touches qu’on peut apporter. » 

Messages 

« J’ai toujours essayé de faire passer le message de paix. Ce monde est compliqué. Il y a la guerre, le racisme et d’autres choses négatives qui poussent à réfléchir et à se demander de quoi tout cela est-il le nom. J’ai toujours plaidé pour que les gens vivent en harmonie. Il faut qu’on arrête avec le racisme. Même entre nous, ici (en Afrique), ça ne va pas. Si ça ne va pas chez nous, pourquoi voulez-vous que ça aille bien ailleurs ? Ce n’est pas possible. Ailleurs, les peuples manifestent sans casser les biens publics, mais chez nous, on nous pousse à casser, à détruire. On prend des armes, on se tue. Pendant que les autres se développent, on se tue. »

Les chefs d’Etat face aux aspirations de leurs peuples

« On n’a pas de présidents. Dans de nombreux pays africains, surtout francophones, on n’a que des ambassadeurs européens, américains, etc. Des présidents qui ne peuvent pas prendre des décisions, ne sont pas des présidents. Je pense en toute sincérité que nous n’avons pas de dirigeants. On a juste des ambassadeurs qui représentent des dirigeants occidentaux. C’est eux qui sont- en train de nous tuer ici. Ça, c’est clair. Ce n’est pas eux (les chefs d’Etat) qui changent les constitutions pour rester au pouvoir. Tu sais les Occidentaux, quand ils finissent avec toi, ils te mettent dans le pétrin en te demandant de changer la constitution. Ils demandent à l’opposition de ne pas accepter. Ils mettent le feu et après ils viennent jouer aux pompiers. Pendant qu’on pense qu’ils sont là pour nous aider, ils sont là pour nous détruire. C’est un jeu de dames. »

La situation sécuritaire au Nord-Mali 

« Franchement, je ne pourrais pas dire grand-chose sur la situation au Nord-Mali, parce que chaque fois qu’on pense que ça va, il y a des problèmes qui surviennent. Pour ne pas vous mentir, je ne sais pas. Je vis ça très mal, parce que je ne sais pas ce que nos autorités font pour gérer ce problème. Même quand vous demandez aux gens de la MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali) ou de l’opération ‘’Barkane’’ (de l’Etat français), ils ne savent pas. C’est vraiment difficile parce qu’on ne sait pas qui fait quoi là-bas. »

La mémoire d’Ali Farka Touré

« Je suis toujours fier d’être le fils de mon père. Quand tu sais que ton père c’est quelqu’un de très important, quelqu’un qui a fait des choses pour son pays, là tu es fier d’être le fils de ton père. Je me demande tout le temps s’il était là comment il allait prendre la situation au Nord-Mali. J’aurais aimé qu’il fût là pour voir ce que je fais, et travailler avec lui. J’ai eu la chance de voyager avec lui, mais pas au stade où je suis aujourd’hui. Il est toujours avec moi, que ça soit musicalement ou dans la vie personnelle. Ali Farka, c’est tout le monde qui profite de son nom, de ce qu’il a fait et ce qu’il a apporté pour le pays. Il  n’appartient pas qu’à sa famille ou son pays. »

En mars 2016 : Ali Farka Touré, dix ans après

« Nous sommes en train de voir ce que nous pouvons faire avec la fondation qui porte son nom. Nous pensons à une série de concerts dans des capitales d’Afrique de l’Ouest (Dakar, Conakry, Ouagadougou, Niamey, Bamako, notamment), pour terminer par l’organisation d’un grand événement à la date anniversaire de sa mort (7 mars). Nous y travaillons et, le moment venu, nous communiquerons là-dessus. »

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 2 novembre 2015

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Une réflexion au sujet de « Vieux Farka Touré : « Je pense en toute sincérité que nous n’avons pas de dirigeants » »

    boly sambo a dit:
    9 novembre 2015 à 19 h 10 min

    Merci Dakar !

    J'aime

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