Doudou Ndiaye Rose, ce bien commun à célébrer

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« C’est le Doudou Ndiaye du Sénégal ». Sorti de la bouche d’El Hadji Mansour Mbaye, président du réseau des ‘’communicateurs traditionnels’’, témoin et acteur de l’histoire de ce pays depuis près de 70 ans, le mot, pour mesurer la dimension du percussionniste sénégalais, décédé le 19 août 2015 à l’âge de 85 ans, vaut son pesant d’or. Il traduit à la fois la dimension exceptionnelle de l’œuvre de Mamadou dit Doudou Ndiaye et le fait que cette contribution est si puissante qu’elle peut être versée dans le lot de celles qui expriment une ambition, un point de vue du Sénégal sur lui-même et sur le monde.

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Figure culturelle capitale, Doudou Ndiaye Rose a traversé l’histoire du Sénégal de ces 55 dernières années, laissant, à des étapes-clé de cette marche, des empreintes indélébiles qui nourrissent encore la mémoire collective : de 1959, quand il participe à la formation du premier ballet national de ce pays alors associé au Soudan dit français, dans le cadre de la Fédération du Mali, à la fin de l’année 2014 (sommet de la Francophonie à Dakar), en passant par la première célébration de la fête de l’indépendance (1961) et le premier Festival mondial des arts nègres, en avril 1966 à Dakar.

A partir de 1977, il anime le passage toujours très attendu des majorettes du Lycée John F. Kennedy, le 4 avril de chaque année, à l’occasion du défilé de la fête de l’indépendance. Cela participe à construire la légende Doudou Ndiaye Rose – maestro dirigeant par une gestuelle appuyée le jeu de dizaines de percussionnistes devant les plus hautes autorités de la République – et à l’installer dans le cœur et l’imaginaire de ses compatriotes.

Au début des années 1980, jeune écolier dans mon Tambacounda natal, je découvrais le petit écran et le rituel du « 20h » de l’Office de radiodiffusion télévision sénégalais, dont le générique était une composition de Doudou Ndiaye Rose tirée du patrimoine folklorique wolof. A une époque où il n’y avait qu’une chaîne de télévision, l’effet était réel. L’artiste était ‘’présent’’, pour ainsi dire, dans de nombreux foyers sénégalais. Il n’avait pas du tout apprécié la décision des responsables de la télévision nationale de remplacer ce générique du journal télévisé par un autre.

Ces différents événements, auxquels il faut ajouter l’aventure de l’école de danse Mudra-Afrique (1977-85), ont très vite transformé le percussionniste – devenu tambour-major avec la caution morale des anciens – en symbole d’une identité que les premières autorités politiques du Sénégal indépendant cherchaient à construire et à cimenter. Surtout que l’homme avait fait le tour du pays à la recherche du secret des sons et rythmes, dont il réussit une belle symbiose dans laquelle la quasi-totalité des communautés ethnolinguistiques du Sénégal se retrouvaient. Cet enracinement dans les terroirs du Sénégal allait donner plus de forme au boubou de l’ambassadeur culturel que Doudou Ndiaye Rose est devenu pour le pays dont il a fièrement représenté les couleurs sur les scènes du monde entier.

Dans son travail de codification d’une percussion sénégalaise – qu’il a réussi –, Doudou Ndiaye Rose s’évertuait à incarner des valeurs positives que son peuple considère encore au fond de lui-même, malgré les ravages d’une certaine aliénation culturelle, comme essentielles : la connaissance et l’estime de soi, le respect de la parole donnée, le travail bien fait, la recherche de la perfection…

Preuve de la reconnaissance des Sénégalais à son endroit et de l’attachement à l’héritage qu’il laisse, l’immense foule qui l’a accompagné à sa dernière demeure au cimetière de Yoff et les témoignages sincères et forts de personnes qui l’ont connu et pratiqué sur son chemin.  C’est cela qui va faire que Doudou Ndiaye Rose va rester, et durablement, dans la mémoire de ce peuple dont il a travaillé, sa carrière durant, à illustrer la diversité et, comme aurait le président Léopold Sédar Senghor, le « commun vouloir de vie commune ».

Doudou Ndiaye Rose, plusieurs vies en une – bien remplie. Point de convergence d’acteurs de différents secteurs d’activité (footballeurs, lutteurs, artistes-musiciens, artisans, etc.), l’homme mérite que son héritage soit perpétué. Lui-même a dit et répété qu’il ne voulait pas d’hommage posthume, mais ne pas travailler à préserver son héritage et à l’offrir en exemple à une jeunesse désorientée et en quête de références serait synonyme de fuite de responsabilité dans la tâche d’entretien d’un bien commun.

Décider qu’il n’y aurait pas d’hommage post-mortem dépasse le seul vouloir de Doudou Ndiaye Rose, étant entendu qu’il ne s’agit pas de célébrer sa personne. Lorsque, à force de travail, d’abnégation et de persévérance, on parvient à se hisser à un niveau où on en vient à incarner valablement des valeurs positives communes à des millions d’hommes et de femmes, on ne s’appartient plus.  On n’est plus en droit de décider de l’utilisation que ses compatriotes voudront faire de son œuvre devenue patrimoine national commun.

Parce que pour se regarder dans le miroir, exprimer son point de vue sur lui-même et sur le monde et se projeter, un peuple a besoin de repères forts, crédibles et solides. Des références et repères de la trempe de Doudou Ndiaye Rose sont des lieux d’ancrage et de projection pour un pays qui se cherche. De son vivant, le tambour-major avait déjà intégré le cercle de ces repères. Et c’est aujourd’hui qu’il n’est plus là physiquement qu’il est encore plus impérieux de préserver le riche legs. Si nous ne le faisons pas, d’autres le feront à notre place. Au risque certain que cela se fasse dans le sens d’intérêts qui ne sont pas les nôtres.

Reste maintenant à savoir comment le faire. Depuis l’annonce de sa mort, l’idée de donner le nom de Doudou Ndiaye Rose au Grand Théâtre national, lancée sur les réseaux sociaux par l’expert en élaboration de politiques culturelles et ancien conseiller technique au ministère de la Culture, Moustapha Tambadou, fait son chemin. Il y a aussi là une belle occasion de réhabiliter l’Ecole nationale des arts – où, dans les années 1960, Doudou Ndiaye Rose a enseigné le rythme –, avec une section réservée aux percussions africaines. Ce n’est pas l’école de percussions dont il rêvait, mais ce serait un pas salutaire.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 22 août 2015

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