« C’est eux les chiens » de Hicham Lasri : une lecture décalée du ‘’printemps arabe’’

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Sous les traits d’un faux documentaire, le réalisateur marocain prend prétexte d’un reportage de télévision pour questionner, à la lumière de l’actualité, un épisode de l’histoire récente du Maroc

C'est eux les chiens

Pour son deuxième long-métrage, C’est eux les chiens, Hicham Lasri propose, avec une audace artistique singulière, une lecture décalée et quelque peu désabusée des échos des révoltes qui ont secoué des pays du monde arabo-musulman et dénommées ‘’printemps arabe’’ par les médias, occidentaux notamment.

Lasri et son producteur Nabil Ayouch exhument le personnage d’un prisonnier politique à la recherche de sa femme et de ses enfants, après une trentaine d’années passées en prison. Derrière cette idée, le parti pris est de revenir sur les ‘’émeutes du pain’’ de Casablanca, en 1981, un point d’histoire méconnu des Marocains. Lasri s’était déjà fait remarquer avec son premier long-métrage The End (2011), dans lequel il affichait une option esthétique qui faisait valser le spectateur entre passé plus ou moins lointain et présent refoulé, fiction et réalité.

Cette ligne est encore clairement affichée dans C’est eux les chiens. La caméra du jeune réalisateur se pose sur les manifestations lancées par le mouvement dit du ‘’20-Février’’ qui essaie de prolonger la vague de révolte née en Tunisie, mais les protestations contre ‘’la vie chère’’, pour ‘’des médias libres, plus de dignité et d’égalité’’ se révèlent être de simples échos aux bouleversements entrevus en Egypte ou en Libye.

Là se trouve le premier flair artistique de Hicham Lasri : saisissant cette perche sans lendemain, même si le journaliste estime que « les vents du printemps arabe soufflent sur le Maroc », il s’intéresse plutôt à cet homme qui n’existe que par un numéro de matricule (404) et dont le temps est resté bloqué à l’année 1981 marquée par une grève et une ‘’rafle’’. L’équipe de télévision décide de le suivre finalement dans cette quête qui se révèle être double : celle d’un passé et d’une identité – il ne se souvient même pas de son nom – et recherche d’une famille pour laquelle il est mort, enterré et oublié.

A partir de cette manifestation de rue, on perçoit, relayés par des médias enthousiastes, les échos de ce qui se passe en Libye ou en Syrie – où le mot d’ordre est le suivant : ‘’abattre le régime’’. Les journalistes se réjouissent du fait que le Maroc est une ‘’exception’’ dont les autorités ont su gérer ‘’avec maîtrise’’ les velléités de ‘’révolution’’. Hicham Lasri, lui, suit les pérégrinations de ses différents personnages, avec une caméra au cœur de son action. Le spectateur est dérouté, mais le propos du réalisateur est intéressant, et la formidable interprétation de l’attachant Hassan Badida lui donne de l’étoffe.

Le réalisateur comprend la portée limitée de ces manifestations du ‘’Mouvement du 20-Février’’ et saisit le jeu d’un acteur Majhoul (Hassan Badida) dont l’apparente naïveté n’a d’égale que le talent à restituer une mémoire douloureuse refoulée : il parle de la ‘’Marche verte’’, organisée en 1975 à l’appel du roi Hassan II, de la répression politique des ‘’années de plomb’’, de l’image d’un ‘’Maroc moitié flics-moitié barbus’’…

La réalité qui entoure son acteur n’échappe pas à Hicham Lasri qui traite pêle-mêle de l’image des ressortissants d’Afrique subsaharienne vus comme des bandits, reclus, clandestins et trafiquants douteux, de la manipulation des médias, incapables d’éclairer les citoyens sur les enjeux politiques majeurs. A travers la figure du directeur d’un organe de presse qui, parce qu’il en avait ‘’marre de militer, marre de se battre’’, Hicham Lasri fait constater l’échec de cette gauche ‘’marxisée’’ qui s’est retrouvée orpheline et déboussolée après la chute du Mur de Berlin.

Le réalisateur confronte les instants des révoltes antérieures à ceux du ‘’Printemps arabe’’. Par le biais d’une métaphore très subtile incarnée par son acteur principal, dresse en réalité un bilan qui tient en un mot : statu quo. Les aspirations sociales et politiques de la jeunesse n’ayant pas changé, le Maroc n’a pas bougé et c’est un progressiste ‘’ressuscité’’ – et à la dignité niée – qui vient rappeler cette ‘’vérité’’ à des concitoyens qui le prennent du coup pour un fou.

Aboubacar Demba Cissokho

Tanger, le 17 février 2014

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