“Fela Kuti – Le génie de l’Afrobeat” de François Bensignor, une biographie du Black President

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Quinze après la disparition de Fela Anikulapo Kuti, le 2 août 1997, une biographie du musicien et activiste politique, “Fela Kuti – Le génie de l’Afrobeat” (Editions Demi Lune, mai 2012, 191 pages), du journaliste François Bensignor, retrace le parcours d’un homme qui a marqué les esprits par son génie artistique, son goût de la provocation et sa résistance à l’oppression.

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Le lendemain de la mort de Fela, rappelle Bensignor, son frère aîné, Koye, professeur de médecine et ex-ministre de la Santé, déclare lors d’une conférence de presse : « La cause immédiate de la mort de Fela est un arrêt de cœur, mais elle découle de multiples complications consécutives au syndrome d’immunodéficience acquise ».

Les obsèques du musicien, organisées le 11 août, donnent lieu à « un événement que seules les personnalités les plus respectées et les plus adulées sont susceptibles de susciter », raconte l’auteur, rappelant que ce jour-là des orchestres, auxquels se sont joints ses enfants Femi et Seun, ont joué sans interruption les musiques de Fela.

Le musicien est issu d’une famille de notables de la communauté chrétienne Egba, une branche des Yoroubas, tenant un rôle structurant dans la société coloniale d’Abeokuta, la capitale de l’Egbaland, rappelle François Bensignor : « un grand-père pasteur et musicien ; un père enseignant influent ; une mère femme politique ».

Fela Hildegart Ransome Kuti est né le 15 octobre 1938 à Abeokuta, ville située à une soixantaine de kilomètres au nord de Lagos et devenue la capitale du peuple Ebga en 1830. Des quatre enfants de ses parents, il est « le seul à ne pas s’être orienté vers une activité médicale après des études en Angleterre ».

François Bensignor souligne que le jeune Fela « n’a jamais vraiment aimé l’école, laissant à ses professeurs l’image d’un brillant dilettante qui ne faisait que ce qu’il avait décidé de faire ». Et c’est “très tôt” que l’amour du spectacle et les dispositions de Fela pour la musique se révélèrent dans l’école de ses parents.

Fela redouble plusieurs fois, mais il achève ses études secondaires à l’âge de 20 ans. Après l’école, aucune orientation ne trouvait grâce à ses yeux, les matières qu’il avait apprises étant la religion, la littérature anglaise, le yorouba, la biologie, la physique, la chimie et les arts.

Son frère Beko, qui étudiait la médecine à Londres, l’inscrit au Trinity College of Music, école réputée où il apprend la trompette classique, l’harmonie, le contrepoint. Il décroche son diplôme au bout de quatre ans d’études. Il s’initie au jazz avant de rentrer au Nigeria. A 25 ans, écrit François Bensignor, Fela cherche son identité musicale entre deux voies : le style populaire et dansant du Highlife et la virtuosité sophistiquée du jazz. « Son choix semble d’abord se porter sur le jazz, comme le montrent les deux morceaux figurant sur son premier 45-tours, +Great Kids+ et +Amaechi’s Blues+, enregistrés sous le nom de Fela Ransome-Kuti Quintet », précise Bensignor.

Fela sent que la voix de l’imitation est sans issue, comprenant du coup qu’il faut trouver un son original. Il part de la conviction que la Soul Music, qu’il avait expérimentée, puise son énergie dans les rythmes africains. « Afrobeat ! Voilà un nom qui sonne », note l’auteur, rapportant que l’idée jaillit alors que Fela est attablé dans un club d’Accra avec son ami Raymond Aziz.

« En lançant l’Afrobeat, Fela commence timidement à s’éloigner des influences coloniales qui ont forgé sa famille, explique François Bensignor. Mais s’il prône déjà son africanité, il lui manque encore la conscience de l’Histoire de l’Afrique et de la condition des Africains. »

L’occasion d’approfondir la question lui est donnée lors d’un voyage aux Etats-Unis. A Los Angeles, « important foyer de rébellion des Noirs qui prônent la violence armée dans la lutte pour la reconnaissance effective de leurs droits », Fela fait la connaissance de Sandra Smith (future Sandra Izsadore), une jeune militante du Black Panther Party, qui lui fait prendre conscience de la réalité de l’esclavage et de ses conséquences, du système de ségrégation qui imprègne encore toute l’organisation de la société américaine.

Elle lui sert de “guide” sur la voie de l’africanisme. A son retour au Nigeria, début 1970, Fela s’invente un mode de vie qui lui convient, affiche ses idées héritées des Black Panthers sur la question noire et milite en faveur d’un retour à l’authenticité des traditions africaines.

Son style accroche. Fela en profite pour faire passer ses idées, dénoncer les dérives des pouvoirs militaires successifs, la corruption, les privations de liberté, etc. « Fela donne sans doute le meilleur de sa musique de 1975à 1977, avec pas moins de 23 albums truffés de chefs-d’œuvre », relève Bensignor. Dans la même période, la police ne le laisse pas tranquille. Lui et son clan sont traqués, plusieurs fois emprisonnés. Lors de l’une des descentes des soldats à Kalakuta Republik, nom que Fela a donné à sa maison, sa mère est défenestrée. Elle en mourra quelques mois plus tard.

« Plus qu’aucun autre artiste de sa trempe, Fela s’est trouvé confronté à la promiscuité des prisons nigérianes. Sa musique est devenue une force de combat pour l’équité et la justice », écrit l’auteur de “Fela Kuti, le génie de l’Afrobeat”, ajoutant, dans un bilan de la carrière de l’artiste : « S’il a échoué à faire changer la politique de son pays, son message essentiel, profondément humain, lui a survécu ».

Quinze ans après la mort de Fela Anikulapo Kuti, poursuit-il, des musiciens de toutes nationalités et de toutes couleurs s’approprient le son de l’Afrobeat. “Fela !”, la comédie musicale de Broadway reprise à Londres, a élevé sa personnalité au rang d’un mythe. A travers l’art et la musique, Fela vit toujours aujourd’hui. Durant ses 35 années de carrière, Fela avait enregistré plus d’une centaine de disques avec ses trois groupes, Koola Lobitos, Africa 70, Egypt 80.

De nombreux artistes contemporains se réclament de l’héritage de l’Afrobeat : Tony Allen (qui a accompagné Fela pendant 14 ans), Oghene Kologbo, guitare ténor d’Africa 70 de 1975 à 1978, le groupe berlinois Afrobeat Academy, Ghetto Blaster, le bassiste Willy Nfor, entre autres.

En Amérique du Nord, le nombre de groupes se réclamant de l’Afrobeat a crû « de manière exponentielle », en moins de 10 ans, entre les Canadiens de Kokolo Afrobeat Orchestra ou du Souljazz Orchestra, les New-Yorkais de Budos Band ou d’Akoya Afrobeat, le Chicago Afrobeat Project…

A ce sujet, Bensignor écrit : « Le plus remarquable, dans un contexte fortement communautarisé, est que le phénomène touche une frange importante de musiciens en dehors de la communauté afro-américaine. Cette tendance semble assez bien correspondre à la sociologie des électeurs de Barack Obama ».

S’agissant de sa succession, François Bensignor considère qu’on peut, “schématiquement”, la partager entre sa famille “légale” ( ), sa famille “morale”, élargie à ses autres enfants ainsi qu’aux membres de son groupe qui ont vécu avec lui durant plus d’une décennie, et sa famille “musicale”…

Le journaliste constate que la mémoire de Fela se perpétue dans la musique jouée par ses enfants, Femi et Seun. « Elle rayonne aussi bien au-delà des frontières du Nigeria et l’Afrobeat a dépassé les barrières raciales dans lesquelles il avait pour un temps été contenu. Aussi n’est-il pas rare de voir des étrangers venir se recueillir près de la pyramide de granit rose et noir sous laquelle repose Fela ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 2 août 2012

PS — Quelques livres pour aller plus loin :

— — ‘’Fela, Fela! This Bitch of a Life’’, de Carlos Moore (Allison & Busby, 1982).

— — ‘’Fela: The Life of an African Musical Icon’’, de Veal, Michael E. (Temple University Press. USA, 1997).

— — ‘’Fela, le Combattant’’, de Mabinuori Kayode Idowu (Le Castor Astral, 2002).

— — ‘’Afrobeat: Fela and the Imagined Continent’’, de Sola Olorunyomi, (Africa World Press. USA, 2002)

— — ‘’Black President: The Art & Legacy of Fela Anikulapo Kuti’’, de Trevor Schoonmaker (New Museum of Contemporary Art, New York, 2003)

— — ‘’Fela Kuti : le génial musicien du Nigeria’’, de Rinardo Depagne & Marianne Maury-Kaufmann (Cauris, 2004)

— — ‘’The Ikoyi Prison Narratives: The Spiritualism and Political Philosophy of Fela Kuti’’, de Majemite Jaboro, (2009)

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