« Ousmane Sembène : une conscience africaine » : Samba Gadjigo perce le mystère de l’écrivain cinéaste

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‘’A la recherche de l’homme Ousmane Sembène’’. Tel aurait pu être un autre titre de la biographie consacrée à l’écrivain cinéaste par le professeur Samba Gadjigo, enseignant à de littérature africaine à Mount Holyoke College, dans l’ouest de l’Etat de Massachusetts aux Etats-Unis.

Sembene-Gadjigo.Couv

Il s’agit d’aller à la ‘’découverte’’ de l’homme en suivant son itinéraire. Parce qu’en réalité, et c’est ce qui ressort de la lecture de l’ouvrage ‘’Ousmane Sembène : une conscience africaine’’ (édition Homnisphères, 2007 – 252 pages), on ne le connaît pas assez bien. Comme l’écrit Gadjigo dans son avant-propos, après une riche carrière artistique de près d’un demi-siècle, Ousmane Sembène — décédé en juin 2007 à l’âge de 84 ans — reste ce qu’il appelle un ‘’célèbre inconnu’’. Sembène a été porte-étendard d’une génération d’intellectuels sénégalais et africains, le créateur agaçant pour une élite souvent illégitime et à la solde des prédateurs du continent africain, porte-parole de ce peuple silencieux de l’Afrique profonde ou encore la « bouche des malheurs qui n’ont point de bouche », pour reprendre Aimé Césaire.

Sembène : si présent dans l’imaginaire collectif à travers son roman-culte ‘’Les bouts-bois-de-dieu’’ et d’autres chefs-d’œuvre artistiques qu’on pensait le connaître. En réalité, il n’en est rien. Il faut lire Samba Gadjigo pour s’en convaincre, même si d’autres éléments peuvent y être ajoutés.

L’auteur s’attache, au fil des 235 pages de son livre, à ‘’restituer » les ‘’expériences de vie’’ qui ont « nourri et fécondé une œuvre qui parle avec tant de force à l’Afrique et au monde », aucun travail n’y ayant été consacré jusqu’ici. D’où l’ambition de l’essai, qui devient dans ce cas précis un impératif politique, de « combler cette lacune ». Parce que, souligne à juste titre Amadou Mahtar Mbow, ancien directeur général de l’UNESCO, dans la préface, « la vie et l’œuvre de Ousmane Sembène, le moment où elles se situent, l’influence qu’elles ont eue dans une période cruciale de prise de conscience et d’action libératrice appartiennent à la mémoire collective de l’Afrique que le temps risque d’engloutir dans l’oubli ».

« Jeunesse vagabonde et insoumise »

Samba Gadjigo marche sur les pas de Sembène en ne négligeant aucun détail. Il part de la Casamance, terre chargée d’histoire, qui a vu naître ce fils de pêcheur lébou — une ‘’tête brûlée’’ — parti de Dakar au début du 20-ème siècle et d’une mère originaire de Saint-Louis. Il parle de la maison de Santhiaba, ‘’mémoire de l’enfance’’ de Sembène.

Les deux parents de Sembène se sont séparés assez rapidement et Sembène, fils unique, est pris en charge par sa grand-mère qui « le gâta plus qu’elle ne l’éduquât ». A partir de là, le parcours de l’homme est jalonné de faits de détails les uns aussi importants que les autres qui aident à comprendre l’homme, à cerner ses influences, la structure de ses œuvres littéraires et cinématographiques, son attitude jugée parfois ‘’désagréable’’ sur ses plateaux de tournage.

Samba Gadjigo parle de « la jeunesse vagabonde et insoumise » de Ousmane Sembène à la formation de son esprit militant à Marseille en passant par ‘’les ghettos lébous de Dakar-Plateau’’, l’expérience du monde du travail, le choix de prendre le large pour s’installer en France (où il a vécu 12 ans), la participation, comme soldat de deuxième classe, à la seconde Guerre mondiale.

Sembène

Les témoignages recueillis auprès d’hommes et de femmes qui ont connu Sembène, les événements replacés dans leur contexte donnent une idée des valeurs qui ont forgé le caractère d’un homme pour qui la quête de liberté, le besoin d’affirmation et le respect de la dignité humaine sont élevés au rang de vertus cardinales. C’est un ‘’parcours’’ que l’auteur aide à (re)visiter : cet ‘’enfant du siècle’’, selon l’expression du journaliste Bara Diouf, a été « un homme de légende, plus malin et plus énergétique que le ‘’destin » lui-même ».

La biographie, qui est riche d’éléments d’histoire, de géographie, de sociologie, a été conçue comme une sorte de « devoir de mémoire », en réaction à « une mortifère tendance à l’amnésie laissant dans l’ombre des pans entiers de notre mémoire ». Tant il est vrai que la recherche se heurte, en Afrique « plus que partout ailleurs, à la disponibilité des sources écrites et des archives ».

« Nous ignorons souvent presque tout des valeureux hommes et femmes qui ont sacrifié leurs vies pour la dignité de nos peuples », note Samba Gadjigo qui dénonce un « paradoxe humiliant » : « des monuments sont érigés partout sur le continent à la gloire de +héros+ étrangers qui furent en vérité nos plus sanguinaires oppresseurs ».

Somme de précieuses informations, le livre ne tardera pas à devenir un outil incontournable pour qui veut connaître ‘’l’aîné des anciens’’ ou encore continuer à explorer les nombreuses pistes dont l’auteur fait l’ébauche et trouver des réponses précises à certaines interrogations soulevées. Samba Gadjigo, lui-même, souligne avoir posé « ces quelques jalons dans l’espoir que la curiosité ainsi suscitée incitera d’autres à aller plus loin encore ». Il pense déjà à la suite de cette première partie avec un second volet sur la contribution de Sembène à l’histoire de l’art africain. La qualité du travail déjà présenté n’incite à lui dire qu’une chose à ce sujet : on l’attend.

Les ‘’années marseillaises’’, source de son adhésion au marxisme

L’adhésion d’Ousmane Sembène à la théorie marxiste s’est faite au contact du monde du travail et au sein de la Confédération générale des travailleurs (CGT) où il a milité pendant qu’il était docker. Les influences sont venues des hommes et femmes qu’il a rencontrés à Marseille où il a passé 13 ans, mais aussi des bibliothèques qu’il fréquentait pour satisfaire sa soif de culture. Ces ‘’années marseillaises’’ occupent une grande place dans la biographie que lui consacre Samba Gadjigo.

« Quand je suis arrivé à Marseille, j’avais envie de me rendre meilleur par le travail et aujourd’hui je reste conscient du soutien que j’ai reçu de beaucoup de gens. Je leur rends hommage chaque fois que j’en ai l’occasion », écrit-il dans son roman ‘’Voltaïque » (1962). Parmi les hommes, il y a Victor Gagnaire, affectueusement surnommé ‘’Papa Gagnaire’’ par Sembène. Cet ouvrier qui savait à peine lire, était « estimé et respecté de tous », souligne Samba Gadjigo qui ajoute qu’au moment où Ousmane Sembène rejoint la CGT, ce syndicat était le plus puissant chez les dockers mais aussi le plus important en France avec six millions d’adhérents.

Sembene-Gadjigo.Couv

Pour Gagnaire et les autres cadres de la CGT, Sembène représente le militant idéal. « Africain des colonies, ancien tirailleur et ouvrier, Sembène est décidé à se battre contre le capitalisme et l’impérialisme mais Gagnaire est frappé par autre chose : parmi les nombreux immigrés étrangers en activité sur le port, Ousmane Sembène est sans doute l’un des rares à vouloir améliorer son niveau culturel ».

« Quand je suis arrivé à Marseille, raconte le futur cinéaste, la CGT était un grand ensemble et je m’y suis incorporé en tant que travailleur, sans chercher à savoir s’il y avait là-dedans des Noirs comme ou des Jaunes. J’y voyais en outre un outil de formation personnelle, car le syndicalisme c’est une véritable école. »

Art militant

La culture marxiste de Sembène est née au sein de la CGT, insiste Gadjigo. Bernard Worms, un de ses compagnons à Marseille, le confirme : « quand j’ai rencontré Ousmane en 1951, nous étions tous deux militants CGT ; lui avec les dockers au port et moi à la faculté, au CNRS. En ce temps-là, un militant syndical n’était pas un militaire de carrière : la colonne vertébrale ne suffisait pas, il fallait avoir un cerveau, il fallait énormément bûcher ».

Et Ousmane Sembène de souligner : « à l’époque, la lecture faisait partie de la formation syndicale. Au port, la CGT avait une bibliothèque et tous ceux qui le voulaient prenaient des cours dans ces écoles et dans celles du Parti communiste (PC) ». Cette approche marxiste est claire dans ‘’Le docker noir », son premier roman (publié en 1956) et ‘’Les bouts-de-bois-dieu’’ (1960).

« La théorie marxiste » acquise lors des cours et des débats au syndicat et au parti « lui apportera cette base idéologique et intellectuelle », écrit Samba Gadjigo pour qui Sembène acquiert cette notion, fortement ancrée chez les communistes de tous bords, de l’existence d’une communauté au-delà de la race et de la nation. Le travail de docker sur le Vieux-Port lui donne l’occasion de côtoyer des ressortissants africains. A leur contact, il comprend que c’est à cause de leur ignorance que les siens ne peuvent s’élever socialement.

Bouts-de-bois

Le biographe relève que « le plus important pour Sembène et sa génération, c’était la conviction que le bien-être de chacun devait être l’œuvre de tous. Il ne s’agit pour Sembène ni de déléguer le Destin de la communauté à un héros providentiel ni de s’abîmer soi-même dans un rêve stérile ».

Samba Gadjigo ajoute que ce point du parcours de l’homme permet de comprendre comment il a pu être l’un des membres fondateurs de la section marseillaise du Parti africain de l’Indépendance (PAI), en 1957. Sembène fut aussi actif au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), au moment de la Guerre de Corée et en pleine Guerre froide.

Le cinéaste aimait souvent déclarer, pour expliquer sa méfiance vis-à-vis de l’action politique directe : « je suis à la fois un artiste et un militant. Mais je ne suis membre d’aucun parti politique, je milite à travers mon art ». Sembène se dit solidaire non pas d’une ‘’race’’ mais de ceux dont le travail produit, dans toutes les sociétés humaines, de la richesse. Même si cette ‘’conscience de classe’’ a commencé à émerger à Dakar en 1946, constate Samba Gadjigo, ce sont les années marseillaises qui ont réellement modifié son rapport au monde.

Aux sources de l’éducation rigoriste du ‘’turbulent’’ Sembène Ousmane

La ‘’jeunesse vagabonde et insoumise’’ d’Ousmane Sembène s’est déroulée comme qui dirait sous l’œil bienveillant de Moussa son père, ‘’un personnage peu commode’’, de Abdourahmane Diop, le grand-oncle rigoureux et de Diodio Sène, la grand-mère maternelle qui le couvrait d’affection

Dans sa biographie du cinéaste, Samba Gadjigo souligne que de cette éducation l’écrivain cinéaste a acquis les valeurs fondamentales qui l’ont guidé dans son action tout au long de sa vie : respect de la parole donnée, sens de l’honneur, dignité, esprit rebelle.

Sembene-Gadjigo

Ses parents se séparent, et lorsque sa mère partit à Dakar où elle fonda un nouveau foyer, Ousmane Sembène fut pris en charge par sa grand-mère Diodio Sène qui, ‘’comme souvent en pareil cas en Afrique, le gâta plus qu’elle ne l’éduquât », écrit Gadjigo. « De cette relation, ajoute-t-il, sont peut-être nés le grand respect et la tendresse à l’égard des femmes dont témoigne l’œuvre de Sembène ».

Diodio Sène eut cependant du mal à ‘’calmer’’ l’ardeur du petit Ousmane, ‘’jeune semeur de +bordel+’’ qui bénéficiait de la caution secrète et quasi admirative de son père. « Mon père ne me reprochait pas mes écarts de conduite mais il me disait toujours : +je peux tout te permettre, sauf de voler et de mentir+ ». Et plutôt que de le confier au Centre de réhabilitation pour délinquants de l’île de Karabane — cela fut envisagé un moment — Sembène fut envoyé à Marsassoum, auprès de son grand-oncle Abdourahmane Diop. « Ce fut un tournant majeur de la vie de Sembène », selon Samba Gadjigo.

Abdourahmane Diop, qui s’était installé à Marsassoum en 1922 pour y ouvrir la première école de langue française, était, comme la plupart des instituteurs de cette époque, un être hors du commun, rapporte l’auteur. Selon Sembène, ‘’c’était un intellectuel dans le vrai sens du mot ; il écrivait tant en arabe qu’en français ».

« A ses côtés, Ousmane Sembène découvre le monde magique du savoir. Il devine déjà que l’on peut mieux gambader avec son esprit qu’avec son corps, aussi bien dans son monde intérieur que dans des mondes extérieurs inconnus, bien plus loin que les bolongs de Casamance », poursuit Samba Gadjigo. Selon lui, Sembène n’a à vrai dire jamais pu guérir de la fascination exercée jadis sur lui par Abdourahmane Diop. « Il avait une pédagogie très personnelle, se rappelle le cinéaste. Il ne punissait presque jamais mais savait comment vous obliger à toujours dire la vérité. Pour lui, la seule chose réellement importante, c’était la franchise ».

Dressant le portrait du grand-oncle de Sembène, le biographe relève : « Abdourahmane Diop était si pieux que la mosquée du village avait été érigée dans l’enceinte de sa maison. Tout le monde admirait sa rigueur morale il lui arrivait, par exemple, de percevoir des sommes supérieures à son salaire normal et, après avoir signalé l’erreur au Trésor, il reversait le trop perçu (…) même s’il est difficile de mesurer à quel point il a pu influencer Sembène sur ce point précis ».

Valeurs morales fortes

Abdourahmane Diop avait le sens du devoir et de la justice. Sous sa coupe, Ousmane Sembène comprend peu à peu que le travail peut être source de liberté et d’indépendance, indique Gadjigo. Il l’encourage à offrir, dès l’âge de 14 ans, ses services pendant la période des récoltes de mil. Il suggère aussi aux enfants de se faire un peu d’argent de poche en vendant les résidus de grains.

« C’est sa façon à lui de leur montrer qu’il n’est de dignité que dans la capacité à subvenir à ses propres besoins. Sembène, qui pour la première fois de sa vie a ainsi pu s’acheter ses propres vêtements, n’oublia jamais la leçon, commente l’auteur. Il a toujours eu un profond mépris pour la mendicité et l’esprit de dépendance, qu’elles soient individuelles ou collectives. »

A Marsassoum, le jeune Ousmane était de corvée d’eau chaque semaine, raconte Samba Gadjigo qui explique que cela signifiait plusieurs va-et-vient du puits aux canaris de la mosquée, pour les remplir et permettre ainsi aux fidèles de faire leurs ablutions.

Gadjigo-Sembène

Sembène Ousmane en compagnie de son biographe Samba Gadjigo

Dans ses souvenirs, Sembène rappelait, « dans un grand éclat de rire : +depuis Marsassoum, je déteste tous les vendredis du Bon Dieu+ ». Toutefois, modère Gadjigo, la piété de Abdourahmane Diop a laissé, on s’en doute, des traces bien plus profondes et l’érudit lui a inculqué un véritable culte de la chose écrite. C’est ainsi que Sembène avoue accorder plus d’importance à ses romans qu’à ses films, qui l’on pourtant rendu célèbre dans le monde entier : « à un niveau personnel, je préfère la littérature…Le cinéma nous rend tous imbéciles… » Il n’a pas non plus oublié que son père Moussa Sembène, pourtant analphabète, lui rapportait souvent de vieux journaux ramassés dans la rue.

Sembène.O

Abdourahmane Diop, l’ancien instituteur de Marsassoum, a été pour lui, « bien plus que l’armée et le monde ouvrier, la grande école de sa vie ». Et le ‘’destin’’ semble du reste avoir pris un malin plaisir à associer leurs deux noms aux mêmes légendes. Abdourahmane Diop avait, dit-on, été lui aussi révoqué pour avoir copieusement bastonné son directeur d’école. Sembène, lui, a été renvoyé de l’école primaire à Ziguinchor pour avoir giflé son instituteur qui voulait lui apprendre le corse.

L’autre  »grande influence » subie par Sembène est celle de son père Moussa, un ‘’personnage peu commode’’ dont Gadjigo dit qu’il accordait ‘’beaucoup de poids à la parole donnée’’. « A travers ses deux proches parents (Abdourahmane Diop et Moussa Sembène) et au-delà d’eux, Sembène est le produit de toute une génération d’hommes et de femmes aux valeurs morales très fortes ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 15 janvier 2008

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