« Sans émotion, avec lucidité », des intellectuels prennent position contre le discours de Dakar

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« Une vision s’appuyant sur le postulat d’un refus du présent tel que l’acceptent nos dirigeants (…)». Voilà, dit sous la plume de Kettly Mars, ce que proposent les 23 intellectuels auteurs du livre ‘’L’Afrique répond à Sarkozy – Contre le discours de Dakar’’ (Edition Philippe Rey, février 2008, 480 pages).

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Ce qui ressort de cet ouvrage c’est bien une vision du monde très éloignée de l’idéologie capitaliste destructrice de l’humain. Loin aussi de la cynique langue de bois politicienne, les faits exposés sont d’une implacable clarté. Ce livre devrait faire date dans les annales, à la fois de l’histoire des sciences humaines et de la science politique. D’abord parce que c’est une œuvre collective : fait rare, plus de vingt intellectuels (écrivains, historiens, économistes), y ont collaboré. Ensuite parce qu’elle évite magistralement le piège de la provocation et de la diversion que le président de la République française a manifestement voulu tendre aux peuples africains.

Heureux donc qui, comme ces hommes et femmes, s’inquiètent et s’indignent du traitement fait au continent africain. Makhily Gassama relève avec pertinence que ce sont des intellectuels « soucieux du devenir du continent africain, des patriotes sincères qui savent que dans la vie d’une nation, d’une communauté humaine, aucun danger n’est à écarter, que tout s’inscrit dans l’ordre du possible pour le meilleur et pour le pire. Ils savent qu’en ces temps modernes, chaque détour de l’Histoire a réservé des surprises, des surprises injustes et atroces à l’Afrique ».

Cette vision de l’avenir est déclinée « sans émotion (…) mais avec lucidité » (Kettly Mars) dans des textes qui se tiennent. Les auteurs offrent une grille de lecture avec des clés pour y entrer. Ce livre est un hommage à ces intellectuels – Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, Frantz Fanon, Mongo Beti, Amadou Hampâté Bâ, Aimé Césaire à qui il est dédié d’ailleurs – qui se sont donnés corps et âmes pour rendre à l’Afrique sa dignité bafouée et une conscience historique. Cette conscience historique qui fait qu’un peuple n’est pas un agrégat d’individus sans lien historique, pour reprendre Cheikh Anta Diop. C’est aussi un salut de reconnaissance à ces dirigeants éclairés qui avaient une autre vision de l’avenir du continent : Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Sylvanus Olympio, Thomas Sankara, hélas éliminés ou déstabilisés.

N’en déplaise donc à Nicolas Sarkozy – qui demande de ne pas « ressasser » le passé au nom d’une « rupture » dont on tarde encore à voir les signes, il faut se livrer à un petit cours d’histoire. Parce que justement, souligne Djibril Tamsir Niane, « parler d’avenir, ce n’est pas ignorer le passé ». Parce que, renchérit Théophile Obenga, « quand un peuple, une nation, un Etat perd partiellement ou totalement sa mémoire culturelle, son sens historique, la conscience de sa civilisation, alors il perd, non moins dramatiquement, le sens du devoir dans l’histoire de l’humanité ».

« Devoir et responsabilité sont deux exigences de civilisation. L’irresponsabilité est barbarie, absence de devoir », note Obenga. De quoi s’agit-il ? Le 26 juillet 2007, à Dakar, Sarkozy a voulu passer par pertes et profits le contentieux franco-africain au sujet notamment de la Traite négrière et de la colonisation. Dans un discours dont Zohra Bouchentouf-Siagh dénonce l’hypocrisie, la faiblesse conceptuelle et l’aspect comique.

« Ce qui fait frissonner d’horreur en écoutant le chef de l’Etat français à la sortie du XXe siècle de toutes les violences et des graves atteintes aux droits e l’Homme, constate Makhily Gassama, c’est que les propos incriminés ne viennent ni d’un historien ou d’un intellectuel obscur ni d’un citoyen lambda – nous n’aurions certainement pas réagi –, mais du chef de l’Etat d’un pays respecté pour ses valeurs intellectuelles et morales. » Face à cela, « il importe de ressasser le passé puisque nous tenons à être maîtres de notre destin, à maîtriser le présent et à construire l’avenir, puisque les signes avant-coureurs d’une recolonisation de l’Afrique sont manifestes dans nos rapports actuels avec l’Europe ».

Gassama décrypte et dénonce en même temps « le piège infernal », vieux comme le monde, qui a été tendu aux Noirs. « C’est l’histoire des hommes, qu’elle soit profane ou religieuse, qui nous a piégés depuis Noé, depuis la nuit des temps. Nous n’avons pas besoin d’+entrer dans l’Histoire+ puisque nous sommes le poumon de l’histoire de l’humanité », écrit-il. Le président français, constate Zohra Bouchentouf-Siagh, refuse de reconnaître aux peuples assujettis et exploités durant des siècles le droit de revenir sur une « histoire commune » franco-africaine, sous prétexte de « non-repentance » ; mais curieusement, lui-même reste très attaché à la mémoire, que ce soit à titre individuel et familial ou à titre collectif.

Mamoussé Diagne qui relève un discours d’une « longueur assommante », estime que « l’ignorance n’excuse pas tout » chez Nicolas Sarkozy. « Si on peut démontrer que le propos de Sarkozy est nul, vu sous l’angle de la prétention du +grand frère+ venant donner des leçons aux Africains qui ignorent ce qu’ils sont et ce qu’il faut faire pour s’en sortir, il a un contenu et une visée qu’il convient de démasquer », note le philosophe sénégalais. D’où « l’obligation d’y répliquer (qui) découle des contenus qu’il charrie, et qui, le situant en deçà de la nullité, en font un discours provocateur et dangereux ».

« En vérité, note encore Diagne, c’est un nouveau contrat néocolonial qu’on est venu proposer aux peuples africains. Et on ne peut pas ne pas être frappé par le fait que cela intervient au moment où l’Afrique tente de construire son unité et de diversifier ses partenaires. » Mais Fallait-il s’attendre à autre chose de la part du président français, porte-drapeau de la ‘’droite décomplexée’’ ? Non, répond Dialo Diop. De la France de Charles de Gaulle, de Georges Pompidou, Valéry Giscard D’Estaing, François Mitterrand, d’un paternalisme notoire vis-à-vis des ex-colonies de la France, « l’Afrique ne peut assurément rien attendre de bon ! »

La situation des pays africains, encore installés dans « l’indignité de la dépendance » (Kettly Mars), est admirablement exposée par Koulsy Lamko qui a choisi d’adresser une lettre à Thomas Sankara pour donner sa contribution au livre-réponse. « La vérité, doit-on la ressasser, c’est que l’Afrique sur une grande partie de son territoire continue de vivre les douleurs historiques nées de siècles d’esclavage, de colonisation, et actuelles du néocolonialisme, écrit Lamko. Les visions d’indépendance réelles sont interrompues et détruites par des systèmes mafieux aux longs tentacules parfois ostensiblement marqués par la présence de divers lobbies féroces, lobbies financiers, militaires, pétroliers, diamantaires, de vendeurs d’armes. »

S’y ajoute qu’il y a dans le discours, « cette enfilade de clichés, de préjugés et de stéréotypes forgés au XIXe siècle par les théoriciens du racisme », un « scandale », analyse pour sa part Mwatha Musanji Ngalasso : « Le fait d’affirmer en 2007, comme le faisaient, au XIXe siècle, les idéologues suprématistes et théoriciens de la colonisation, que si tous les peuples ont connu le « temps de l’éternel présent », l’Afrique, elle, y est toujours restée. Ce qui a servi d’argument à l’occupation coloniale et sa prétendue +mission civilisatrice+ ».

« Par le refus de la repentance qu’il considère comme inopportune et indue il se met dans la posture paradoxale de +juge et partie+. La posture du voleur se mêlant à la foule de ses poursuivants pour crier plus fort que tous : +Au voleur+ » Patrice Nganang, lui, qualifie le discours de « vraie imposture de parvenu », estimant qu’il est des hommes pour qui même l’indignation est une marque d’attention, donc de reconnaissance. « Et pour ce président français qui aime plus que tout entendre l’écho de sa propre voix, rien n’est plus efficace que la simple, banale indifférence. L’indifférence de la jeunesse africaine, de la majorité totale de la jeunesse à son discours, a donc été le meilleur manifeste anti-Sarkozy possible ».

Djibril Tamsir Niane, avec un sens aigu de l’Histoire, rappelle des vérités simples mais essentielles : « La traite négrière est un crime contre l’humanité ; L’Afrique a une histoire ; La colonisation ne fut pas qu’une faute ». Mais « quelle est donc cette  +réalité+ implacable à laquelle aucun président français ne peut échapper, fût-il grand adepte de la +rupture+ » ? se demande Mahamadou Siribié. La réponse suit, limpide : « la supposée +réalité+ a pris le dessus sur la +rupture+. Cette +réalité+, c’est la permanence des rapports ambigus entre la France et l’Afrique francophone dans le temps et dans l’espace, générateurs de toutes les incompréhensions entre Français et Africains, +réalité+ liée à des intérêts géostratégiques et économiques ».

Dire aux jeunes d’Afrique qu’il y a en eux « deux héritages, deux sagesses, deux traditions », et surtout que la part de l’Europe est « l’appel de la liberté, de l’émancipation, de la justice et de l’égalité entre les femmes et les hommes », ce n’est rien d’autre que poser le partenariat avec l’Europe comme celui que les Africains doivent privilégier, reprend Mamoussé Diagne dont la conclusion sonne en même temps comme un avertissement. « (…) que Sarkozy prenne date : lorsque sera venu le moment de vouloir passer à l’application de ce contrat néocolonial de type nouveau sur le dos des peuples africains, l’occasion sera directement donnée à lui et à ceux qui en seront les exécutants de voir si oui ou non ces peuples sont entrés dans l’histoire ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 24 mars 2008

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2 réflexions au sujet de « « Sans émotion, avec lucidité », des intellectuels prennent position contre le discours de Dakar »

    Sid-Lamine SALOUKA a dit:
    26 juillet 2015 à 5 h 41 min

    Tout Africain devrait avoir ce livre.L’injure de Dakar est trop vive. « Pas suffisamment entré dans l’Histoire »! Il faut s’armer encore, après Césaire,Cheikh Anta Diop,Cabral et autres d’idées claires pour que nos enfants se tiennent debout et regardent les autres en face, convaincus qu’ils ne sont pas des fractions d’humains, mais des humains à part entière.

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    Ndèye Codou a dit:
    26 juillet 2016 à 15 h 59 min

    Si ça venait d’une personne ordinaire le problème ne se poserait pas mais la France n’est pas n’importe quoi pour l’Afrique même si elle a sa tête (juillet 2007) un fou dangereux ignorant mais aussi méchant car il voulait faire mal…
    Effectivement l’Afrique n’a pas besoin d’entrer dans l’histoire puisqu’elle est l’histoire.
    Sarkozy « ne connaît pas » Cheikh Anta Diop, ndeysaan, c’est pourquoi il vient , ici, tenir son discours « nul et provocateur ».

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