Destins croisés de Driss Chouika : regard d’artiste sur l’histoire récente du Maroc

Publié le Mis à jour le

La question du temps, de son défilement, le rapport des Marocains à un passé controversé, perplexe, sont au cœur du long métrage ‘’Destins croisés’’ du réalisateur marocain Driss Chouika qui offre là son regard d’artiste sur l’histoire sociopolitique récente de son pays.

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« Le mot est une dette dont seul l’homme libre s’acquitte », dit un des personnages de ce film qui était en compétition de la 13-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (10-17 juillet 2010). Chouika tente, lui, de donner sa vision de ce que nombre de ses compatriotes appellent ‘’années de plomb’’, période controversée s’il en est.

‘’Destins croisés’’ c’est l’histoire de trois couples quadragénaires, qui, s’étant perdus de vue depuis les années de l’université, se retrouvent réunis dans la villa de l’un d’eux (Abdelkhalek et Rachida). Après avoir reçu une étrange invitation, attribuée à Rajaâ, leur ancienne amie portée disparue depuis leur dernière rencontre, et bien que fort intrigués, les trois couples accourent à cette adresse qui leur était inconnue…

Ces couples se sont constitués par défaut, pas selon les affinités amoureuses des années de jeunesse : Kamal qui aimait Rachida s’est marié avec Amal qui était amoureuse de Abdelkhalek ; Samir, convoité par Rachida mais qui aimait Amal, s’est marié avec Souad qui n’aimait pas spécialement les hommes !

‘’Destins croisés’’ c’est la relation d’une vie philosophée, romancée d’une conjoncture sociopolitique, d’une insouciance des années de jeunesse, et du sentiment, quarante ans après les faits, d’être « passés à côté » d’une révolution qui leur permis de s’épanouir autrement.

Les personnages de Chouika sont des témoins et acteurs d’une vie dont ils ne semblaient pas maîtriser les tenants et aboutissants. Driss Chouika traite des silences, des non-dits, des réminiscences, très précises par moments, vagues ailleurs, faisant preuve d’une bonne maîtrise d’une narration où des flash-back rapprochés s’entremêlent.

Rajaâ (Yasmina Bennani), l’absente est la plus présente dans la mémoire de chacun de ses anciens camarades : sa personnalité, son caractère, ses idées et convictions sont comme un fil rouge qui traverse la création. Elle y relève que la torture des années dites de plomb ne s’est pas uniquement traduite par des crimes, assassinats et autres violences physiques ; elle s’est manifestée contre des actes, des idées, qui ont été réprimés.

En réalisateur militant, même s’il refuse le terme politique pour qualifier son film, Driss Chouika pose en même temps la question des archives et de la documentation sur cette période de l’histoire du Maroc. Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que les victimes ont enduré comme souffrances ? En 2004, le roi Mohamed VI avait mis en place une commission ‘’Réconciliation et équité’’ pour faire la lumière sur cette période, mais la limite de l’initiative s’est trouvée dans le fait que les bourreaux n’ont pas parlé.

La passion qui entoure les débats découle du fait que chacun des protagonistes, plus ou moins importants, pense détenir la vérité sur cette période. Il s’agit donc, avec ‘’Destins croisés’’, comme pour les autres œuvres de création traitant de la question, de poser l’acuité de l’enjeu mémoriel. Et plus que la mémoire, c’est la manière de la traiter qui compte. Dans cet exercice, Driss Chouika a réussi son pari. Oui, ‘’Destins croisés’’ est un vrai film de cinéma.

Aboubacar Demba Cissokho

Khouribga, le 21 juillet 2010

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