Sanou Mbaye pour une alternative aux politiques en cours en Afrique

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A contre-courant d’un afro-pessimisme ambiant fondé notamment sur l’image que les médias occidentaux donnent de l’Afrique et de ses populations, l’économiste sénégalais Sanou Mbaye appelle les Africains, notamment les élites, à reprendre le destin du continent en main pour le sortir de la situation de dépendance dans laquelle il est plongé.

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Dans son livre L’Afrique au secours de l’Afrique (Editions de l’atelier, janvier 2009, 159 pages) l’ancien fonctionnaire de la Banque africaine de développement propose la « résistance » pour changer l’image tendant à entretenir l’idée que cette partie du monde est frappée de malédiction. Il s’agit de mettre en place des politiques alternatives à celles initiées en Afrique par les Occidentaux à travers ses « bras alliés » que sont la Banque mondiale et le Fonds monétaire international.

Il faut « s’affranchir du diktat des marchés pour rejoindre le camp de la résistance au capitalisme sauvage et belliqueux des adeptes de la version actuelle néolibérale de la mondialisation », estime Sanou Mbaye ajoutant que pour cela il faut privilégier une politique de régionalisation devant mener à l’unification du continent et à la naissance des Etats-Unis d’Afrique.

Pour l’auteur, qui insiste sur la dimension culturelle du développement, l’échec des modèles de développement occidentaux en Afrique s’explique en partie par le refus du Noir à faire du matérialisme l’alpha et l’oméga de sa vie. « Le développement que les Africains se doivent d’initier doit être en accord avec leur patrimoine anthropologique », dit-il.

Il dénonce la « soumission » du continent au point de se poser la question suivante : « Les Africains sont-ils incapables de penser par eux-mêmes et pour eux-mêmes ou leur mimétisme leur est-il inhérent ? Autant de questions hautement préoccupantes que l’on est en droit de se poser, tant l’identité de l’homme noir a été dénaturée par les avatars de l’histoire » : esclavage, colonisation, entre autres obstacles majeurs.

Sans s’éloigner de la réalité d’un continent où la pauvreté s’accroît de jour en jour, il passe en revue, statistiques et explications historiques à l’appui, les « causes structurelles de la pauvreté ». Il dénonce les stratégies erronées de développement, les dettes « ni financièrement justifiées, ni économiquement viables », des pratiques commerciales discriminatoires, la persistance d’institutions néocoloniales comme celles présidant à la zone franc et au franc CFA, la fuite des capitaux et de cerveaux à l’étranger.

En énumérant ces causes du « retard » de l’Afrique, il décortique le « piège » de l’aide au développement, des institutions financières internationales (Fonds monétaire international, Banque mondiale, Banque africaine de développement), les subventions accordées aux agriculteurs des pays développés, les mesures protectionnistes en vigueur dans les pays industrialisés ainsi que leurs « pratiques commerciales discriminatoires ».

« Tenir compte des réalités historiques et culturelles »

Pour Sanou Mbaye, développer le continent africain n’a jamais été l’objectif assigné à la Banque mondiale par les actionnaires occidentaux détenteurs de la majorité de son capital, « nonobstant la rhétorique officielle qui prétend le contraire ».

« Les Africains, dit-il, doivent avoir pleinement conscience que la mission du FMI, de la Banque mondiale et des institutions financières internationales en général dans leur région, est d’y maintenir l’ordre occidental qui est aux antipodes des intérêts du continent et de ses populations. » Et penser que seules les mesures annoncées par l’Organisation des Nations unies dans les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) résoudraient les problèmes liés à la pauvreté, particulièrement en Afrique, reviendrait, selon lui, à sous-estimer les véritables causes du drame.

« Les solutions qu’il serait souhaitable d’appliquer doivent, en tout premier lieu, tenir compte des réalités historiques et culturelles, ainsi que des priorités des pays pauvres. C’est en s’attaquant aux dysfonctionnements des structures de production, de commercialisation et de répartition inégale des richesses du monde que l’on pourra venir à bout de la pauvreté qu’ils génèrent », assure Sanou Mbaye. Il ajoute : « Les pays occidentaux n’ont eu cure de pratiquer la libre compétition dans leurs relations avec l’Afrique à qui ils imposent des règles de libéralisation qu’ils se gardent bien d’observer eux-mêmes. »

Se fondant sur des exemples asiatiques (Chine, Inde, Malaisie, Vietnam), l’économiste estime que « les pays doivent d’abord compter sur eux-mêmes avant de recourir aux stéréotypes extérieurs pour déterminer leurs stratégies de développement ». Chinois, Indiens, Malaisiens et Vietnamiens « nous démontrent que le développement des pays d’Afrique subsaharienne ne pourra se faire par délégation de pouvoirs ».

Dans son plaidoyer, l’auteur relève que « le continent, pour réaliser son développement, a besoin de s’engager résolument dans une révolution agricole pour son autosuffisance alimentaire, dans la mise en place d’infrastructures, de service d’éducation et de santé de premier plan et dans une industrialisation alimentée d’énergies propres… »

Fort de cet état des lieux, Sanou Mbaye décline, tout au long d’un chapitre, un ‘’Plan d’action pour un développement de l’Afrique’’ avec comme clé de voûte l’Union africaine. Malgré les difficultés à réaliser l’unité, Mbaye appelle à ne pas désespérer. Prenant l’exemple de l’Amérique du Sud qui est restée 200 ans après la première œuvre libératrice de Simon Bolivar avant de voir émerger de nouveaux dirigeants progressistes élus démocratiquement, il souligne que ce précédent historique et politique devrait être un motif d’encouragement pour l’Afrique noire.

« Révolution socioculturelle »

Il analyse les causes de l’échec de l’unité : interférence permanente des anciennes puissances coloniales peu enclines à voir l’Afrique s’assigner un autre rôle que celui de pourvoyeuse de produits de base dans la division internationale du travail ; absence de motivation réelle et de volonté politique de part des dirigeants africains ; la désinvolture de ces dirigeants qui signent entre eux des accords auxquels il ne se sentent pas liés, et leur propension, en revanche, à signer et à honorer avec les pays industrialisés des engagements qui vont gravement à l’encontre des intérêts de leurs peuples.

L’auteur offre des pistes pour « redynamiser » l’Union africaine (UA) à travers la mise en place d’une union douanière, une coopération monétaire, une monnaie unique, un « renouveau idéologique » pour faire prévaloir l’idéologie panafricaniste et enterrer « les divisons d’hier entre modérés et progressistes » qui a laissé la place à la division entre +volontaristes+ (Libye, Sénégal, Nigeria…) et +gradualistes+’ (Afrique du Sud, l’Algérie, Ethiopie…).

Dans ’’L’Afrique au secours de l’Afrique’’, Sanou Mbaye insiste aussi sur une définition précise des objectifs, la démonstration de la crédibilité politique de l’UA, la mobilisation des ressources. A ce propos, il estime que « pour faire bon usage de leur pétrole et leurs autres ressources tant convoitées, les pays africains doivent rompre avec la division internationale du travail qui ne leur assigne que le rôle de producteurs de matières premières, et ce, depuis des temps immémoriaux ». Une situation à laquelle leur accession à l’« indépendance » n’a rien changé.

Dans sa « conception révisée » de l’exercice du pouvoir, l’économiste souligne « la nécessité de l’émergence d’un nouveau type de dirigeants pour qui l’exercice du pouvoir ne serait qu’une charge ayant pour finalité le progrès, la prospérité, la sécurité et la justice sociale ». En plus des « réformes sociales et institutionnelles » auxquelles il appelle, il suggère des « actions juridiques », notamment pour réparer les préjudices passés (esclavage) et actuels (dette), l’engagement dans « un processus de révolution socioculturelle visant à une décolonisation radicale des attitudes et des mentalités des citoyens africains, particulièrement des dirigeants et des élites, pour passer de la soumission à la résistance ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 17 février 2009

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2 réflexions au sujet de « Sanou Mbaye pour une alternative aux politiques en cours en Afrique »

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    modou goumbala a dit:
    31 août 2015 à 18 h 59 min

    Toujours pertinent dans ses idées. C’est un plaisir de te lire mon cher

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