Au Fespaco, la quête de sens continue

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La plus grande manifestation cinématographique sur le continent peine à asseoir une identité au service du 7è Art en Afrique

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La 24-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), qui s’est déroulée du 28 février au 7 mars 2015, a été marquée par des faits qui interrogent encore, 46 ans après sa création, la raison d’être de la manifestation, à la fois dans sa vision, ses orientations artistiques et politiques ainsi que dans son organisation pratique.

L’auteur du film Fièvres, le Marocain Hicham Ayouch, lauréat de l’Etalon d’or de Yennenga de l’édition 2015, a dit son espoir de voir son œuvre être projetée sur le continent à la faveur de cette nouvelle distinction. Dans le contexte actuel, il y a peu de chance que cela se réalise, la diffusion des œuvres artistiques en Afrique étant une question épineuse.

En voilà un problème crucial : les films primés au Fespaco, parce que produits et portés par des mécanismes financiers et de diffusion étrangers, ne sont pas vus par le grand public en Afrique. Combien sont-ils de Sénégalais à avoir vu le film Tey, de leur compatriote Alain Gomis, qui a reçu l’Etalon d’or de Yennenga, il y a deux ans, en mars 2013 ? Pas beaucoup !

La polémique autour de la présence de Timbuktu, d’Abderrahmane Sissako, dans la compétition officielle de la 24-ème édition, a révélé ou confirmé une réalité : la volonté de la critique et des médias français d’imposer au jury du Fespaco un film qu’ils ont eux-mêmes encensé et porté en triomphe. Dans leur schéma, Ouagadougou devait parachever une consécration lancée quelques jours plus tôt aux Césars (7 distinctions pour Sissako) et que le festival de Cannes n’avait pu valider en mai 2014.

Le fait-même que la Délégation générale du Fespaco ait envisagé de retirer le film du réalisateur mauritanien de la compétition, « en raison du contexte sécuritaire » dans la sous-région, est le signe qu’elle reste encore perméable à des considérations et influences politiques de toutes sortes.

« Ce qui est clair, c’est que tout le monde est contre ‘Timbuktu’ ». Cette affirmation d’un habitué des coulisses du festival, à quelques heures de la fin de l’édition 2015, en dit long sur les tensions et le manque de lucidité que l’appréciation d’un film peut susciter.

Les 7 Césars et les lauriers tressés à Timbuktu ont plutôt desservi Abderrahmane Sissako, en ce sens qu’ils ont fait passer le film pour un produit français – ce qui n’est pas tout à fait faux – et portant un point de vue tendant à occulter un engagement décrié de l’Etat français en Libye et au Nord-Mali notamment. Pour un festival qui cherche à matérialiser le panafricanisme et une certaine indépendance doublée du refus de toute ingérence dans ses affaires, ça fait désordre.

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L’épisode du film Un homme qui crie, en 2011, avait déjà montré à quel point la volonté des médias, critiques et institutions français de contrôler le Fespaco était mal perçue. Son réalisateur, le Tchadien Mahamat Saleh Haroun, auréolé du Prix spécial du jury au Festival de Cannes (mai 2010), se voyait « offrir » l’Etalon d’or de Yennenga sur un plateau d’argent. Il n’en a rien été.

Dans ses aspirations, le Fespaco reste donc le cadre d’expression d’une certaine volonté d’indépendance politique et de refus de soumission à des diktats. Mais il faut bien plus que les faits cités pour asseoir cette vision et la traduire en actes encore plus forts. Il faut des politiques nationales claires pour que la ‘’coopération’’ ne reste pas le seul moyen d’existence des films africains, francophones notamment.

Ces politiques qui porteraient la production et la diffusion des produits cinématographiques, permettraient ainsi de faire voir les films sur le continent et éviteraient de faire du Fespaco le dernier réceptacle pour des œuvres ayant fait le tour des festivals européens.

Voir les bannières de la chaîne d’information France24 et de Radio France Internationale (RFI) trôner sur le toit du siège du plus grand festival de cinéma en Afrique a dû en mettre beaucoup de festivaliers très mal à l’aise. De qui et de quoi ces « médias de propagande » – pour reprendre les mots d’un intellectuel d’un pays ouest-africain – font-ils la promotion si ce n’est celle d’une vision paternaliste et condescendante sur le continent ?

Il y a urgence à retourner à la vision panafricaniste des pionniers tels que le Tunisien Tahar Cheriaa et le Sénégalais Sembène Ousmane, en allant convaincre les Etats à prendre plus au sérieux le Fespaco et en décolonisant les mécanismes de financement et de diffusion du film africain. Ce faisant, on réussirait à changer les points de vue misérabilistes, paternalistes et néocoloniaux qu’un statu-quo continuerait de charrier.

Les responsables du Fespaco, eux, doivent travailler à effacer les récurrents problèmes organisationnels liés notamment aux mauvaises habitudes d’une administration publique peu efficace. Dans son organisation pratique, la programmation du festival souffre encore de sa dispersion dans une ville vaste et où le système de transport n’est pas adapté.

Ce sont là des questions qui font que, pour le Fespaco, la quête de sens continue. Si, comme le disait il y a trois ans l’ancien directeur général du Centre cinématographique marocain, Nour-Eddine Saïl, le Fespaco est « essentiel à l’existence du cinéma africain », ces problématiques, et bien d’autres encore, doivent être prises en charge, ici et maintenant.

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 12 mars 2015

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