« Musique sénégalaise – itinérances et vibrations », le conte d’une passionnante odyssée

Publié le Mis à jour le

La parution du livre Musique sénégalaise – Itinérances et vibrations (Editions Vives Voix, décembre 2014, 215 pages) de Papis Samba vient combler, à n’en pas douter, un vide théorique, le projet ayant la noble prétention de restituer la passionnante odyssée de la musique sénégalaise au fil des courants et personnages qui l’ont fécondée et animée. Musique sénégalaiseLes éditeurs ont raison de relever que ce document « n’est pas un livre d’Histoire, mais un livre d’histoires ». L’auteur y offre une vue d’ensemble, partant de l’époque des grands empires à celle dite moderne, et mettant l’accent sur les fondements historiques et sociologiques de cet art au Sénégal, les divers apports qui ont enrichi sa pratique ainsi que les mutations qui l’ont façonné au fil des années.

« Nous avons ainsi tenté de retracer une odyssée passionnante, celle d’une musique diverse, en constante évolution, portée encore par la tradition et confrontée en même temps aux enjeux et défis de la mondialisation », écrit Papis Samba dans l’avant-propos de son ouvrage. Ce pari, il le réussit en donnant de précieuses informations, des repères temporels intéressants, n’occultant pas une lecture des différents contextes sociopolitiques qui ont parfois nourri des projets et genres musicaux. Il ouvre aussi des pistes dont chacune peut, spécifiquement, faire l’objet d’une étude plus approfondie.

Dans sa préface du livre, le percussionniste et tambour-major Doudou Ndiaye Rose, après avoir indiqué le rôle de la musique dans la vie sociale, explique comment les musiques véhiculées par les disques GV – ensemble de disques 78 tours lancés par le label britannique EMI – ont remplacé les musiques qui ponctuaient les cérémonies traditionnelles. Il parle aussi l’option de Léopold Sédar Senghor – président du Sénégal de 1960 à 1980 – de favoriser l’émergence de groupes de musique structurés utilisant les instruments traditionnels, et œuvrant ainsi à « la conservation méthodique de ce patrimoine ».

Doudou Ndiaye Rose rappelle l’influence qu’eut sur les musiciens sénégalais la découverte des Guinéens du Bembeya Jazz National et des Ballets africains dirigés par Keita Fodéba. Ça leur a prouvé, dit-il, qu’il était possible de valoriser les patrimoines musicaux locaux. « Aujourd’hui, le défenseur de la tradition que je suis reconnaît dans les évolutions les plus récentes de notre musique l’héritage des anciens, écrit le percussionniste. Le rap lui-même, dont la forme n’est autre que celle du Tassou ou encore du Lawan, ne me semble pas tant un apport étranger qu’une tradition bien de chez nous. Mais pour s’en rendre compte, encore faudrait-il connaître la tradition. »

C’est là tout l’intérêt du livre de Papis Samba, « observateur passionné et privilégié de la scène musicale sénégalaise » depuis 25 ans, qui, en consacrant du temps et de l’énergie à ce travail de fourmi, rend service aux mélomanes, aux professionnels et aux chercheurs qui disposent, avec ce livre, d’un document de référence. La première partie de l’ouvrage – l’ouvrage en compte trois – est consacrée à l’histoire de la musique sénégalaise au 20-ème siècle. En dix chapitres, l’auteur va à « l’école de grande tradition africaine », rappelant dès les premiers lignes ceci : « c’est dans la vallée du Nil que nait l’essentiel de la culture africaine qui rayonna jusqu’à la fin du Moyen Age. Le phénomène musical que nous étudions est présent dans la partie occidentale de l’Afrique au moins depuis la naissance des grands empires du Ghana et du Mali ».

Il passe en revue les instruments traditionnels (kora, xalam, tam-tam, djembé, etc.), dont l’étude est ‘’indispensable pour la connaissance et la compréhension de la musique sénégalaise dite traditionnelle, certains instruments de musique étant fortement liés à des faits et circonstances, ils renseignent sur les pratiques culturelles de l’époque’’. Dans un chapitre intitulé ‘’vers une musique sénégalaise moderne’’, Papis Samba évoque « les orchestres précurseurs qui apparaissent dans les quatre communes que sont Saint-Louis, Gorée, Dakar et Rufisque ».

« Le signal est donné à Saint-Louis du Sénégal, en 1917, par la ‘Lyre Orchestra’ créée par le Cercle Aurore des Jeunes Saint-Louisiens, une association fondée par Lamine Gueye (futur président de l’Assemblée nationale) et Pape Mar Diop », écrit Samba, qui parle, entre autres, du « mimétisme colonial » de cette époque, de l’apprentissage à « l’école du jazz » et à « l’école afro-cubaine ».

Les ‘’écoles’’ de la pop, de la soul, du Rythm and blues, de ‘’l’authenticité culturelle mandingue’’ prônée par le premier président de la Guinée, Sékou Touré, la vie musicale dans les régions ainsi que le ‘’retour’’ des langues du pays et la fusion des instruments traditionnels et modernes sont aussi des éléments importants pour comprendre l’évolution de la musique sénégalaise. « L’enracinement par le folklore » se fait au cours d’une période – les premières années des indépendances – où, relève l’auteur, « la musique traditionnelle refait surface en marge des courants musicaux dits modernes ».

« On pouvait noter l’émergence de ténors de la chanson, entre 1960 et 1966, tels Khar Mbaye Madiaga, Yandé Codou Sène ou Ndèye Mbaye Djinma Djinma, Diabou Seck la Saint-Louisienne, Fambaye Issa Diop la Rufisquoise, Sombel Faye du Sine et Saloum Dieng, la Maître du Ndaga », souligne Papis Samba, qui fait un focus sur Soundioulou Cissokho, ‘’roi de la kora’’, Samba Diabaré Samb, ‘’l’incarnation du xalam’’, ‘’la voix unique de Ndiaga Mbaye’’, le ndaga de Saloum Dieng, Yandé Codou Sène, ‘’la griotte de Senghor’’, Khar Mbaye Madiaga, entre ‘’classicisme et élégance’’.

Ponctué d’illustrations photographiques, de portraits et de profils des groupes et musiciens ayant forgé cette histoire par leur voix, leur maîtrise d’un instrument ou leur discographie, le livre de Papis Samba aborde par ailleurs la question des thèmes, rythmes et mélodies sur lesquels les musiciens ont construit le patrimoine au fil des décennies. ‘’L’ouverture aux souffles du monde’’ – afrobeat, rumba, musique mandingue – fait l’objet de pages dans lesquelles diverses influences sont répertoriées.

Les ‘’maîtres de la percussion’’ – Doudou Ndiaye Rose, Thio Mbaye, Mbaye Dièye Faye, entre autres, ‘’l’hégémonie du mbalax’’, une analyse de ‘’l’environnement musical et son adaptation à la crise des années 80’’, complètent la première partie du livre. Dans la deuxième partie, l’auteur dresse un ‘’panorama des musiques sénégalaises contemporaines’’, en commençant par ‘’les explorateurs’’ : Cheikh Lô, auquel il consacre les premières pages de cette partie, Demba Dia, Sidy Samb. Il s’intéresse à ‘’l’éternelle salsa’’, à ‘’la musique de recherche’’, à ‘’la musique religieuse au Sénégal’’, au ‘’reggae au Sénégal’’.

La troisième et dernière partie de l’ouvrage est entièrement consacrée au rap. Des ‘’précurseurs’’ (Positive Black Soul, Pee Froiss, Daara J) à ‘’l’aile dure ou hardcore’’ (BMG 44, Rapadio, Yatfu), en passant par le ‘’style moins virulent’’ de Sunu Flavor et Jant Bi ainsi que les tenants du ‘’bon son’’, les ‘’concepteurs d’un discours social’’, ‘’la nouvelle scène’’, ‘’l’étape des transitions entre questionnements et positionnements’’, Papis Samba dresse un tableau quasi-complet de la pratique de ce genre.

Au fil des 215 pages de ce livre, le lecteur sent la passion de l’auteur et son souci, voire son obsession, de voir se structurer une véritable économie créative autour de la musique, quel que soit le genre choisi. Cette préoccupation qui va au-delà de la simple narration de l’histoire, rend encore plus utile la démarche en ce sens qu’elle fixe les repères cardinaux essentiels à la connaissance et à la compréhension des arcanes d’une trajectoire dont le cours se poursuit, s’enrichissant et se renouvelle avec les apports les plus divers.

Dans sa conclusion, Papis Samba ouvre des perspectives intéressantes, en énumérant des défis à relever, de la création de studios performants, à l’image de ‘’Studio 2000’’ et ‘’Xippi’’, ‘’qui peuvent aujourd’hui concurrencer les plus grands studios dans le monde’’, au relèvement du niveau des musiciens sénégalais pour la gestion de leur carrière musicale, etc. « Notre musique renforce le prestige de notre pays dans le concert des nations », souligne-t-il, estimant toutefois que « la percée internationale de certains musiciens n’est que la vitrine ; derrière, les caisses sont presque vides ». Il constate et déplore « le faible niveau des infrastructures », relevant en outre que le mécénat est « un facteur très important dans le développement de l’activité musicale dans un pays ». Le champ est vaste, Papis Samba contribue à son défrichement dans ce document qui fera date.

Aboubacar Demba Cissokho Dakar, le 19 février 2015

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2 réflexions au sujet de « « Musique sénégalaise – itinérances et vibrations », le conte d’une passionnante odyssée »

    Dior Cissé a dit:
    29 juin 2015 à 9 h 26 min

    Intéressant… c’est à nous de parler de notre musique et de la faire connaître… je verrai bien ce livre dans la section Musique des libraires d’ailleurs…

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    Jaly a dit:
    29 juin 2015 à 15 h 18 min

    la partie sur les débuts du rap: j’ai kiffé

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