Abdoulaye Mboup, ce virtuose du chant !

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L’auteur-compositeur sénégalais Abdoulaye Mboup, décédé le 23 juin 1975 à la suite d’un accident de la circulation, est ce génie de la chanson doublé d’un moraliste et d’un poète dont les paroles continuent encore de résonner dans l’imaginaire de ses compatriotes.

Laye Mboup, comme il était appelé, a laissé le souvenir d’un artiste à la voix exceptionnelle, dont la maîtrise de l’art de la parole et la richesse des thèmes chantés ont inspiré et continuent d’inspirer de nombreux interprètes de la musique populaire sénégalaise. « Le 23 juin 1975, Laye Mboup meurt dans un tragique accident de la route au service de l’art, cet art dont il aimait à dire qu’il lui devait tout», écrit le critique musical Nago Seck, dans un article publié le 27 juin 2008, sur le site Afrisson.

L’Ensemble était en mission dans la région du Fleuve « avec ses meilleurs chanteurs, dont Khar Mbaye Madiaga, Mame Awa Kouaté, Fanta Sakho, Fatou Sakho, Madiodio Gning, Laye Mboup et sa femme Fatou Talla Ndiaye », rapporte le journaliste du Soleil, Elhadji Ngary Bâ citant l’infirmier du Théâtre national Daniel Sorano, Ismaïla Top. Il précise qu’après la « représentation triomphale » de Richard-Toll, la troupe devait jouer le 23 juin à Dagana.

Espérant retrouver les autres membres de la troupe pour le spectacle de la soirée, Abdoulaye Mboup avait profité de la journée pour se rendre à Saint-Louis, et « c’est pendant qu’il retournait auprès de ses compagnons, à bord d’un taxi, que cet accident fatal est survenu », indique Djib Diédhiou, dans un article publié à la une du quotidien Le Soleil, le 25 juin 1975.

Dans son article publié le 26 juin 1975 et intitulé ‘’Richard-Toll consterné par la disparition d’Abdoulaye Mboup’’, Elhadji Ngary Bâ signale que le directeur du Théâtre national Daniel Sorano, Maurice Sonar Senghor, informé de la situation, a « aussitôt décidé de suspendre la tournée de l’Ensemble instrumental du Sénégal ».

L’onde de choc que la mort brutale de ce ‘’ténor à la voix chaude’’ – selon le mot du ministre de la Culture de l’époque, Alioune Sène – avait créée dans le pays était à la mesure de son talent et de la conviction qu’il mettait dans l’exaltation des valeurs sociales et culturelles fortes comme la solidarité, l’unité nationale, le culte du travail… L’artiste-comédien et metteur en scène Jean-Pierre Leurs, résume le profil artistique du chanteur, dans un hommage dans l’édition du 25 juin 1975 du quotidien Le Soleil : ‘’Il fut moraliste et poète, profondément attaché aux traditions sociales de son pays, à ses hommes et à son développement ; de ‘Jiriim’ en passant par ‘Lat Dior’, ‘Aynina Fall’, ‘Lamine Guèye’ et ‘Jigeen del wax nijaay’, le moraliste se confond toujours au poète, au philosophe, au militant d’un développement efficace de son pays’’.

Abdoulaye Mboup est né le 27 juin 1937 à Dakar. Il est issu d’une famille wolof d’historiens, de musiciens, conteurs et maîtres de la parole, doublés de conseillers des familles royales, de médiateurs sociaux. Après l’école coranique qu’il fréquente dans son enfance, il s’initie aux  chants traditionnelssous la direction de deux maîtres reconnus et respectés de la parole, Ndiaye Lô et Alioune Badara Mbaye Kaba – il exerce le métier de mécanicien avant de très vite rejoindre en 1966 l’Ensemble lyrique traditionnel du Théâtre national Daniel Sorano, dirigé par le tambour-major Lama Bouna Mbass Guèye (1931-2014).

Entre 1970 et 1974, Abdoulaye Mboup évolue au sein de l’Orchestra Baobab, formation qui, voulant faire la symbiose des musiques afro-cubaine et africaine, a intégré des griots pour changer la couleur de la salsa. Ainsi, Mboup a « introduit, à travers l’Orchestra Baobab de Dakar, le chant griottique original dans la musique sénégalaise d’orchestration moderne », souligne le critique Nago Seck, ajoutant : « C’est au sein de cette formation que les mélomanes découvrent qu’il avait toujours, en chantant, une vision très élevée des choses de la Cité. », poursuit Seck, relevant que le célèbre titre de Laye Mboup, ‘Lamine Guèye’, rend hommage à l’homme politique sénégalais, Lamine Guèye (1891/1968), premier président de l’Assemblée nationale du Sénégal indépendant (1960-68).

« Plus qu’un chanteur, c’était un moraliste », estime pour sa part Djib Diédhiou, dans un article publié à la une du quotidien Le Soleil, le 25 juin 1975. Pour lui, « on était envouté par cette voix qui faisait ressurgir dans les mémoires la bravoure et les chevauchées des guerriers d’antan : ‘Lat Dior’, ‘Bouna Ndiaye’ » Diédhiou rappelle que « l’homme avait séduit par la seule magie du poste-transistors. Ceux qui l’ont vu sur les planches, ont été conquis par son élégance, ses gestes mesurés », relevant que le succès des chansons de Laye Mboup, qui « n’est jamais tombé dans la flagornerie », repose sur le fait qu’il était à la fois poète et moraliste, l’éducation coranique qu’il a reçue l’ayant conduit dans cette voie.

Jean-Pierre Leurs regrettait l’élan brisé de « l’enfant terrible dont la voix éclatait comme un air de trompette bouchée, à la fois aiguë et voilée, (qui) a offert son dernier récital aux populations de Casamance, du Sénégal Oriental et du Fleuve. Et c’est Saint-Louis qui eut son chant d’adieu, son chant du cygne, son dernier credo ».

Leurs rapportait dans son hommage à ce camarade que le chant, pour Abdoulaye Mboup, était un héritage, et une religion. « Un héritage, parce que sa mère, Seyni Ndiaye, était une grande chanteuse de Ndiam. Une religion, parce qu’il croyait avec cette ferveur, cette fougue, cet acharnement presque obstiné qui parfois donnait à penser qu’il élevait son talent à la hauteur d’une vaine prétention. Simple conviction d’un génial compositeur qui avait la pleine maîtrise de son talent de chanteurs aux variations multiples ».

En se retrouvant parmi le groupe de pionniers qui constitua l’Ensemble lyrique du Théâtre Daniel Sorano (en 1966), « ses dispositions naturelles pour la composition comme pour l’exécution, ne tardèrent pas à le (Abdoulaye Mboup) projeter sur l’avant-scène de l’actualité artistique, d’abord et tout naturellement à Sorano, puis ensuite dans nos régions et dans les pays amis où le Sénégal organisait des semaines culturelles », écrit le ministre de la Culture, Alioune Sène.

Dans un hommage intitulé ‘’un ténor à la voix chaude’’, M. Sène ajoutait : « La veille de sa mort, dans le cadre d’une tournée de l’Ensemble lyrique à laquelle il participait si pleinement, Abdoulaye Mboup chantait encore la vie et la mort, chantait l’espoir. En disparaissant ainsi dans la plénitude de ses possibilités, le ténor à la voix chaude et prenante nous laisse sur notre faim ».

Tellement il les a marqués en un temps assez court finalement et parce qu’il a essayé, tout au long de sa brève mais riche carrière, de leur dire de valoriser le meilleur d’eux-mêmes, ses compatriotes ne l’ont pas oublié. Ainsi, peut-on dire avec Jean-Pierre Leurs que « Abdoulaye Mboup s’absente. Il s’absente pour une période indéterminée. Ceux qui l’ont connu et aimé, ceux qui l’ont moins bien connu et pourtant estimé, pourront toujours le retrouver dans ‘Jiriim’ ».

Pour le ministre de la Culture Alioune Sène, « Abdoulaye Mboup laissera planer, longtemps encore après sa disparition, l’image poignante d’un arbre en pleine sève qui s’élançait vers la lumière et vers les hautes cimes mais que la mort aura tout à coup foudroyé ».

« Au-delà de la tombe, Abdoulaye Mboup pourrait continuer encore à servir l’art et la chanson sénégalaise si sa vie brève mais bien remplie servait d’exemple à ses camarades des différentes disciplines artistiques. ‘’Notre vœu le plus cher est, en effet, qu’ils se pénètrent de la nécessité d’un renouvellement et d’un enrichissement constants, sans lesquels tout art serait voué à la sclérose, au dépérissement », concluait-il.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 23 juin 2015

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11 réflexions au sujet de « Abdoulaye Mboup, ce virtuose du chant ! »

    Aliou NDIAYE a dit:
    23 juin 2015 à 22 h 18 min

    Congratulations !

    Aimé par 1 personne

    mbengue a dit:
    24 juin 2015 à 9 h 56 min

    c’était un génie

    Aimé par 1 personne

    Scheina ADAYA-KOKOU a dit:
    24 juin 2015 à 12 h 13 min

    Je fan Bouba 😊

    Aimé par 1 personne

    guisse abdoulaye mamadou a dit:
    24 juin 2015 à 21 h 07 min

    Je suis seduis par la grandeur et le genie de celui qui a tracé LA VOIX du senegal. Je comprends maintenant pourquoi ndongo lo diam diadji mici djiadji massamba ndene fall se referait à abdoulaye mboup et thione seck.

    Aimé par 1 personne

    kine sene a dit:
    28 juin 2015 à 16 h 16 min

    Bravo et bonne continuation

    Aimé par 1 personne

    Lucky Patrick MENDY a dit:
    1 juillet 2015 à 7 h 08 min

    Merci Aboubacar pour ce rappel historique. Article bien documenté. Chapeau l’artiste!!!.

    Aimé par 1 personne

      kibilicissoko a répondu:
      2 juillet 2015 à 15 h 23 min

      Merci beaucoup grand Lucky !

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        DIOP MOUSTAPHA a dit:
        11 novembre 2015 à 16 h 06 min

        ENRICHISSANT ET BEAUCOUP D’ENSEIGNEMENTS.

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    El Hadj Kassé a dit:
    3 juillet 2015 à 9 h 39 min

    Excellent article. Aboubacar nous donne envie de renouveler tous les jours le pacte de fidélité àla mémoire de ce maître incontestable de la chanson sénégalaise. Aux plus jeunes, il restitue L. Mboup à notre contemporanéité la plus moderne. Ce travaille nous conforte donc dans la conviction que L. Mboup reste, dans l’éternité des vérités artistiques, un compagnon précieux.

    Aimé par 1 personne

    Mboup Ibrahima a dit:
    27 février 2016 à 12 h 22 min

    Bonjour monsieur Aboubacar Demba Cissokho. Je tiens de tout cœur à vous féliciter pour votre article sur mon oncle Abdoulaye Mboup.
    Je souhaiterais lui rendre un hommage ici à Paris bientôt inchaalla. Je suis le fils de son petit frère Birame Mboup, Médina rue 19×4.

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    Issa a dit:
    25 juin 2016 à 14 h 29 min

    Merci ADC, nous le lui devons bien, à lui Laye MBOUP, nous qui avons toujours été éblouis, subjugués, par, à la fois la qualité de ses textes et sa maîtrise des techniques du chant. Il mérite d’être rappelé à notre bon souvenir, de même que nous nous rappelions au sien, là où il se trouve, par des prières. Qu’Allah lui renouvelle Sa Miséricorde!

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